La question de la double nationalité refait encore surface avec le dossier du Sénateur Rudolphe Boulos qui traduit la faiblesse des institutions du pays, l'inconsistance de ceux qui nous dirigent ou qui y aspirent sans pour autant porter à la réflexion les élites sur un phénomène qui risque de bouleverser l'ordre social à moyen et à long terme.
Quelle que soit l'issue du processus enclenché par le Parlement pour déterminer l'identité du sénateur Boulos - et cette fois, il faut l'espérer, cette entreprise s'étendra à tous les parlementaires et hauts dignitaires de l'État -, la question de la double nationalité restera nationale et, pour cause, nécessitera un consensus national qui puisse transcender le côté conjoncturel et extérieur des choses pour en puiser le sens caché et profond et traduire une nette vision de l'organisation sociale.
S'il nous reste un peu de vision de l'Etat, une foi, aussi petite soit-elle, en l'avenir de ce pays, il faut vite tirer les sociologues haïtiens de leur torpeur, de leur léthargie pour réfléchir sur la problématique de la double nationalité en fonction des fluctuations de la dynamique sociale, des exigences d'une préservation de l'identité nationale.
Aujourd'hui qui est Haïtien, qui ne l'est pas ? Qu'est-ce qui reste de l'âme haïtienne ? Demain, quel sera le pourcentage d'Haïtiens inscrits aptes à intégrer les différentes élites et, de fait, à occuper les hautes sphères des pouvoirs de l'Etat ?
L'Institut haïtien de statistique et d'Informatique aurait pu nous renseigner sur le nombre d'enfants haïtiens qui fréquentent les écoles les plus côtées du pays et qui ne sont pas nés à l'étranger, aux Etats-Unis d'Amérique ou au Canada. Combien sont-ils, les jeunes couples qui n'aspirent pas à faire naître leurs enfants sur une terre étrangère ? Combien de femmes haïtiennes, détentrices d'un visa étranger, ont le courage de donner naissance à leurs enfants sur cette terre d'Haïti ? Aborder une question aussi sérieuse, aussi épineuse ne peut s'accommoder d'attitudes hypocrites, de voltiges de politiciens, vivant dans la peur de boucler leur mandat électoral.
Il faut désormais savoir ce que dans dix ou vingt ans nous allons faire de ces «Haïtiens étrangers», de ces «étrangers haïtiens» s'ils expriment le désir «légitime» de vivre dans ce pays, s'ils nourrissent l'ambition «intéressée ou patriotique» de servir le pays à un poste électif ou non.
La question de la double nationalité n'est pas l'affaire d'une administration, d'un gouvernement, d'une législature... Tous, ils vont passer, mais l'organisation de la société demeure une quête permanente, un souci constant ... Un défi à partir duquel on peut mesurer la valeur des élites dans ce qui peut constituer leur utilité sociale.
Ceux qui, aujourd'hui, sont favorables à la double nationalité réclament au nom de la diaspora généreuse, pourvoyeuse de fonds et, pour cause, méritoire de la reconnaissance éternelle de ceux qui sont restés au pays. Mais personne ne renseigne sur les attentes de cette diaspora, sur ses ambitions, sur sa vision d'une participation à la gestion de la chose publique ...
La question de la double nationalité doit être résolue au-delà du verbalisme creux qui est l'expression de notre peur de l'action réfléchie, planifiée !
Source: Le Nouvelliste