Gouverner, c'est prévoir. C'est donc d'une longue suite de PRÉVENTIONS que s'alimente la gouvernance. Et si nous sommes là où nous sommes, c'est que le choix a été fait, à un moment précis, de ne point faire asseoir cette couleuvre-là quand il le fallait et qu'il en était encore temps, surtout quand le signe de cette catastrophe annoncée était depuis le départ évident.
Il est, dans l'espace haïtien, un signe parmi les signes dont la manifestation dit que l'on a touché le fond. Et malgré toutes nos turpitudes de deux siècles, ce signe ne s'est jamais manifesté sur une vaste échelle pendant deux cents ans. Or, il est là parmi nous maintenant, à crever le décor, dans les planches rouges des manguiers offertes à la construction au bord des routes; dans le cordage des mètres cubes de bois de manguier destinés à la chauffe des guildives et des fours à bois des nettoyages à sec; dans l'empilement des sacs de charbon de bois de manguier aux points de ramassage des camions vers Port-au-Prince.

Quand le manguier fout le camp, c'est pour laisser place à la famine et à l'exode de hordes faméliques ... Cette sentence extrême a plus de trente ans de présence quotidienne dans notre littérature sur le rural haîtien, depuis que l'on a mis en lumière que le manguier était en fait l'arbre-miracle vénéré, génération après génération, le dernier arbre-témoin de la couverture végétale disparue. Avant l'an 2000, on peut presque dire que l'on n'a jamais touché en Haïti à un manguier dont la fonction est d'assumer la soudure annuelle de cinq mois sans rien à manger.

Deux à trois mangues par jour et par personne, pendant cent cinquante jours, a toujours été le moyen de franchir la période de soudure, entre les semailles des pluvieux mois de mai et les premières récoltes des novembres frais, quand seul l'arbre miracle soutient les ventres creux. Trois milliards de mangues donc par année, partout où peut pousser un manguier, dans les endroits les plus insolites, plus sacrés encore qu'une vache sacrée de l'Inde, jamais coupé sous peine de signifier que la prochaine saison de la soudure sera de famine.
Mon dernier courriel du 18 avril 2006
C'est le 18 avril 2006, bientôt deux ans, que j'ai écrit mon dernier courriel «à qui de droit». Je vous en fais lire les trois quarts (j'ai enlevé ce qui ne peut être public). C'est dans les suites (inqualifiables) données à ce courriel lui-même, que j'ai pris la décision qu'à l'avenir, tous mes courriels seraient de l'ordre de la chose publique, pour tout le monde en même temps, dans des Hebdos par exemple. Vous connaissez la suite; c'est au Nouvelliste que je joue depuis le rôle de conseiller stratégique hebdomadaire de chacun de vous, lecteurs et lectrices, qui le voulez bien, et tous les «qui de droit» compris d'ailleurs, s'ils veulent bien me lire!

Que disais-je au soir du 18 avril 2006, voilà deux ans? Que l'Arbre-miracle entrait dans sa crise ultime et que la Cour des miracles qui tenait lieu de gestionnaire de cette crise ne pouvait absolument pas y faire face. Que l'urgence en était au CHITA de la couleuvre, car, une fois en pleine crise de vie chère deux ans plus tard, pour avoir ignoré toutes formes de préventions, nous en serions à constater qu'aucun MIRACLE ne serait alors effectivement possible. Mais la PRÉVENTION, elle, l'était encore tout à fait pour éviter le pire d'advenir. Maintenant que ce pire est advenu, c'est alors dans la bousculade, et même sous la pression des rues que je sens monter en puissance, qu'il va maintenant falloir aborder la crise en risquant l'inflation ! Voilà pour le manque de prévoyance !
Que faire quand on s'est mis dedans?
Nous n'avons que 4% du budget consacré à l'agriculture, quand cette composante est encore et toujours la première qu'il nous faille maîtriser et que nous ne maîtrisons pas, au titre de l'autonomie alimentaire, de la suffisance alimentaire, de l'indépendance alimentaire... et du RIZ POUR TOUS. Nous en sommes loin, mais ne nous dit-on pas que nous avons en réserve 300 millions de dollars verts bien au chaud dans les réserves de la BRH, quand l'émeute de la faim a commencé, le grangou s'est généralisé, dans toutes les lignes ouvertes du pays ?
1-Il faut verser en salaires ces millions en réserve, ici et maintenant, dans l'urgence , puisque l'on n'a pas su prévoir une politique à temps pour que ne meure de faim ce peuple. Il faut donc donner du travail à tour de bras, partout, avec ces millions en réserve, en souhaitant qu'ils aient en carton assez de projets à haute intensité de main-d'oeuvre. Et c'est de cette criculation d'argent que reprendront les productions.
2- Et puis, en attendant, les gens ont faim, les personnes vulnérables sont encore plus menacées, il leur faut à manger immédiatement en attendant mieux. Que faire d'autre? Il faut décaisser et organiser l'accès populaire au manger...
***
Ventres creux n'ont point d'oreille, le peuple crie famine et veut plus que des mots. Ça nous le savions. Mais nous ne savions pas que Ventres pleins n'avaient pas non plus d'oreille, pour entendre ces masses crier famine...
À la semaine prochaine
anglade.georges@uqam.ca
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De : georges anglade
Date : Tue, 18 Apr 2006 19:53:13 -0500
Objet : mardi soir 18 avril 2006.... GA
Mardi soir ... petite note à un lecteur attentif....
Mercredi et jeudi dernier... je suis tombé en Province sur une nouveauté à signaler immédiatement :
IL Y A UN FORT RISQUE IMMÉDIAT «D'ÉMEUTE DE LA FAIM»
Nous avons évité un inutile massacre de type africain à P-au-P... mais nous allons affronter sous peu un péril du type des bidonvilles latinos...dont les signes sont absolument du nouveau, à considérer les 25 dernières années comme mesure :
1- En ce début de saison des mangues, j'ai assisté aux cueillettes de mangues vertes pour consommation immédiate avec du sel.... (du jamais vu par moi... en début de saison de mangues).
2- Coupe de manguiers en début de floraison pour bois de chauffe (du jamais vu par moi non plus.... en début de saison d'avril).
3- Aucune circulation monétaire dans les marchés locaux ... ce qui fait qu'un marché peut ne plus durer qu'une demi-journée! (j'ai vu cela une seule fois de ma vie, à Pointe Abacou à l'été 1988...).
Ces points 1 , 2 et 3 ... leur signification d'annonce immédiate d'émeute de la faim et de profonde pénurie alimentaire touchant à la famine...
NB : Le niveau de corruption est à 100% dans chaque localité DES PROVINCES... le niveau de corruption est hors de toutes proportions avec le passé... au point que je change dans ma tête la première priorité en passant la Sécurité en DEUX et la Corruption en UN... à ce point-là!!! (C'est une Cour des miracles... pas une fonction publique!!)
BREF, VA FALLOIR CONCILIER DEUX CHOSES DONT ON SAIT QUE LEUR CONCILIATION EST UNE MISSION IMPOSSIBLE à valider donc avec vos économistes les plus imaginatifs à convoquer d'urgence... Cependant la solution est en dehors de l'ÉCONOMIQUE, comme l'articulation des douze millions d'Haïtiens pour penser le futur était en dehors de l'économique. C'est la maille qui joue, pas les flux!. À ce problème complexe et nouveau... il faut refuser toutes solutions simplistes.
QUE FAIRE?
A- Va falloir prioriser le travail à haute intensité... pour distribuer le plus possible de salaires au plus grand nombre de personnes dans les régions les plus atteintes... et provoquer une reprise de production agricole par ces salaires distribués... (C'est seulement ainsi que l'on fera renaître à court terme la production nationale massacrée par la libéralisation extrème - timounerie+éconocide - de qui tout le monde sait.)
B- Mais va falloir aussi donner à manger au monde en famine et aux plus faibles immédiatement et pendant un long temps ...en attendant la venue de la nouvelle production nationale sur le marché. Donc mettre en place une structure de distribution; ce réseau urgent, incorruptible, à créer doit coller à la carte des zones de faim...
MAIS, c'est d'une complexité théorique redoutable entre A et B, sous la fausse apparence de la simplicité pratique de «Bay manje» et «Bay travay» en même temps dans la crise qui s'annonce.. . Celui de vos économistes capable de tenir ce fléau de balance en équilibre entre A et B... sera à décorer après la crise annoncée, mais évitable et évitée, de VIE CHÈRE....
Même pour un bon lecteur, ça suffit pour ce soir...
Kenbe.