La politique - c'est connu - est l'affaire de tout le monde, de toute la population, du peuple et donc de chaque citoyen qui devrait pouvoir se retrouver dans cet écheveau et situer son intérêt...et le dire !
Introduction
Montesquieu nous a appris, dans son livre De l'Esprit des Lois, que les divers régimes politiques ne peuvent subsister qu'en fonction de la soumission des citoyens à leurs principes spécifiques. Ainsi, pour la démocratie, c'est la vertu qui en est le principe spécifique. Et lorsque cette vertu cesse, écrit-il, « ...le trésor public devient le patrimoine des particuliers, la république est une dépouille et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous... ». Pourquoi cette vertu doit-elle cesser ? La Rochefoucauld, qui croit en la corruption foncière de l'homme, sa misère, son penchant à jouir des biens terrestres et des plaisirs sensuels, donne la réponse par sa fameuse maxime : Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer.
Ah ! L'intérêt ! Comme Roger Dorsainville disait : Ah ! La révolution !
Divers qualificatifs sont accolés à l'intérêt : immédiat et spontané ; stratégique et fondamental ; privé, personnel et particulier ; local, régional, national ; commun, public et général ; et finalement supérieur...J'invite mes lecteurs à réfléchir sur les maximes suivantes:
. L'intérêt qui aveugle les uns fait la lumière des autres (La Rochefoucauld)
. L'association fit des intérêts de tous l'intérêt de chacun
. Ce qui sépare l'homme de la vérité suprême, c'est l'intérêt que chacun met à sa passion (Sainte-Beuve)
. Il n'y a aucune limite à ce qu'un individu peut accomplir pourvu qu'il n'y voie pas son intérêt personnel (Ronald Reagan)
Définition de l'intérêt
A tous les niveaux (national, régional, local) et dans presque tous les champs de l'activité humaine, des acteurs peuvent agir seuls, mais surtout peuvent se réunir et conjuguer leurs efforts, leurs énergies, pour atteindre une fin commune. Ils se fixent donc des objectifs : ces objectifs sont les intérêts.
Exemple : tous les Haïtiens (d'ici et/ou d'ailleurs) ont intérêt à ce que le pays, considéré comme un grand groupe de plus de dix millions d'habitants,
. possède un ensemble d'autorité commis à la tâche de bien gouverner, administrer, diriger, gérer le pays ;
. au bénéfice de la population rendue compétente, qualifiée, protégée;
. vivant sur les 28 mille kilomètres carrés aménagés de manière à obtenir une exploitation optimale de l'espace haïtien;
. illustrant et défendant l'Etat haïtien et les ressortissants haïtiens vivant à l'étranger.
Intérêt commun/particulier
Ce sont des intérêts communs à tous les Haïtiens, intérêts confondus avec les intérêts de l'Etat pris dans son acception large, intérêts irréductibles aux magouilles, exactions, impostures pour conquérir et garder le pouvoir. Mais, à l'intérieur de ce grand groupe, existent des individus et de nombreux sous-groupes qui ont des intérêts particuliers divisés en intérêt individuel (individu) et en intérêt collectif (groupe). Une littérature abondante et redondante sur la mentalité haïtienne indique, à tort ou à raison, une nette prépondérance de l'intérêt individuel sur l'intérêt collectif en Haïti. « L'Etat mangeoire » en est une illustration éloquente. Chak koukou clere pou je li, Degage pa peche, Plimen poul la pa kite li rele...sont des dictons familiers.
Rapport intérêt commun et intérêt particulier
Quelle est la relation entre l'intérêt commun et l'intérêt individuel ? Quand le compatriote est exclu de la participation politique, n'est pas servi ni protégé, vit dans des conditions infra humaines, a des problèmes avec sa nationalité, en d'autres termes, quand ses intérêts particuliers ne se retrouvent pas dans l'intérêt commun à tous les haïtiens, il décroche, il s'en va quand c'est possible, puisqu'il n'a plus de pays, plus de patrie. Ubi bene ibi patria.

Ainsi l'intérêt commun à tous les Haïtiens doit être présent dans chaque intérêt particulier, qu'il soit individuel ou collectif. C'est à cette seule condition que les Haïtiens peuvent être mobilisés pour un changement véritable de la situation du pays. Une socialisation correcte, une véritable pédagogie - ou une andragogie - politique de conscientisation - menée par les partis politiques au pouvoir et dans l'opposition - doit pouvoir, à chaque instant, établir la relation entre l'intérêt commun des Haïtiens pris globalement avec celui de chaque Haïtien ou groupe d'Haïtiens en particulier.
Intérêt général/ intérêt supérieur
Le discours politique traditionnel haïtien est remarquable par l'emploi abusif des expressions intérêt général, intérêt supérieur de l'Etat ou de la nation. Moins actuellement, il faut le souligner. L'intérêt général est à la fois imaginaire et trompeur, il n'est pas concret, il est indépendant des citoyens haïtiens qui ne savent pas ce que c'est. Si l'intérêt commun est dans l'intérêt particulier de chaque individu ou groupe - chaque Haïtien veut avoir accès à l'eau potable, à la nourriture, un logement décent... : ce qui devrait être l'exigence de tous les haïtiens - l'intérêt général est distinct de l'intérêt particulier. L'intérêt général est-il celui qui embrasse tous les intérêts ou encore celui qui est au-dessus de tous les autres intérêts (intérêt supérieur)?

Les deux sont promus par des dirigeants qui se croient exceptionnels, qui affirment renoncer à leurs intérêts particuliers puisque au service exclusif du peuple. Lorsqu'ils accèdent au pouvoir politique, ils s'efforcent d'imposer « leur » intérêt général contre les intérêts particuliers des citoyens. Beaucoup de décisions sont prises, au nom de l'intérêt général, des « intérêts supérieurs de la nation » sans que les citoyens n'en soient informés ou concernés. Par exemple, des citoyens peuvent être fusillés, emprisonnés, torturés, exilés, au nom de ces intérêts. Le trafic de la drogue peut être autorisé, toléré, encouragé au nom des « intérêts supérieurs de la nation », etc. Par contre, « l'intérêt supérieur de la nation » ne commande nullement, selon eux, la scolarisation universelle, l'application et le respect des règles, etc....On comprend dès lors que, face à l'indifférence ou à la résistance de la population, la répression devient inévitable quand les dispositions arrêtées se révèlent inapplicables, impraticables. Les citoyens devraient se méfier des politiciens qui parlent d'intérêt général ou supérieur !


La gestion de l'intérêt commun
Les intérêts communs sont des intérêts à réaliser en commun ; ils sont sujets à variation et à divergences portant sur l'avenir et sur l'incertain. Ils doivent être discutés. Où ? La Conférence Nationale a été proposée sans succès par le PNDPH. Le Nouveau Contrat Social du groupe 184 a eu ses heures de gloire et de mystère. Le Dialogue National inauguré à la fin du gouvernement de transition n'a pas fait long feu : mutité oblige ! On expérimente depuis quelque temps l'organisation - ou l'existence - au Palais National d'un espace politique où, sous la houlette du président de la république, différents acteurs recherchent le consensus sur des questions diverses : constitution, élection, collectivité territoriale, corruption, justice, salaire minimum, sécurité, ...Réussite assurée ?

Ce qui manque - et c'est dommage ! - c'est l'existence d'un espace social où tous les groupes portant ou véhiculant chacun une conception ou une interprétation du bien commun se rencontrent, exposent leurs points de vue et argumentent les uns contre les autres, de façon sereine, non politicienne, de manière à éclairer le mieux possible les citoyens concernés et intéressés. Cette approche facilite le choix d'une interprétation par un vote plus ou moins qualifié à défaut d'un ralliement unanime à une interprétation. Qui va prendre l'initiative de mettre en place cet espace de discussion structurée ? Il y va de l'intérêt commun bien compris !
Ces discussions peuvent se réaliser dans deux cadres distincts
- Le cadre de l'intérêt particulier qui est celui du privé, c'est-à-dire celui de la société civile. Les chambres de commerce, les syndicats, les associations patronales, les associations socio-professionnelles (journalistes, notaires, arpenteurs, avocats, médecins...etc.), sont les lieux privilégiés de débats permanents portant sur la promotion et la défense d'intérêts spécifiques et sur la protection, la garantie, de la population face à ces intérêts particuliers.
- Le cadre du public ou cadre des intérêts communs, qui est le cadre du politique ou de la politique. C'est le cadre de la société politique. Ici, les groupes d'action politique (GAP du genre organisations populaires, droits humains, observation électorale, les mouvements d'étudiants, de jeunes et de femmes...), les partis politiques, le gouvernement ont beau jeu pour y exposer leurs points de vue et les soumettre à l'appréciation des citoyens ou du grand public en général.
La politique est centrale dans les deux cas. La société civile est formée de groupes qui défendent des intérêts privés. Ce sont des groupes qui font pression sur les politiques dans la promotion et la défense de leurs intérêts. Alors que la politique est chargée de définir, à l'issue de débats contradictoires entre politiciens devant les citoyens, les intérêts communs sous forme de programmes et s'efforcer de réaliser une interprétation du bien commun à travers les obstacles et les contraintes.

Une expérience de ce genre a été tentée par l'USAID à l'occasion des dernières élections de 2006 mais qui n'a pas pu inclure tous les politiciens. De toute façon, c'est impossible avec une quarantaine de partis politiques autorisés par le Ministère de la Justice et agréés par le Conseil Electoral provisoire et quarante cinq candidats à la présidence. Un effort doit se faire -pourquoi pas à travers la prochaine loi électorale ? - pour réduire le nombre de partis afin de rendre le débat possible, efficace, rentable pour le peuple haïtien. Il y va encore de l'intérêt commun bien compris !
Conclusion
Arrêtons de culpabiliser les gens en leur reprochant de défendre leurs petits intérêts qualifiés de mesquins, personnels... C'est bien que ces intérêts existent ; c'est tant mieux qu'ils puissent les faire valoir. « Autrefois, le bien des particuliers faisait le trésor public...», dit Montesquieu. L'important c'est de partir, non de l'Etat, mais des individus réels avec leurs intérêts et de les convaincre qu'ils gagnent à se mettre ensemble pour jouer le win-win game où l'individu gagne, le groupe gagne, la société dans son ensemble gagne, tout le monde gagne. Contrairement au « war game » où la seule condition de gagner est de ne pas y entrer.
Port-au-Prince le 20 février 2008 Vincentgm122@yahoo.com
Source: Le Nouvelliste