Une image, pour commencer ce dernier carnet de voyage sur Haïti. Je suivais Lenz Chéry dans son quartier. Lenz a 25 ans, il sera à Montréal à la fin du mois avec la bande de ce sympathique Starmania haïtien, pour une série de shows à la TOHU. Le quartier de Lenz, donc, est à flanc de colline. Noir de monde. Rue pleine de trous, on dirait que les talibans sont passés la veille. En bordure de la rue, le souk. On vend de la gomme, des jouets brisés, des pantalons... C'est un quartier pauvre. Mais ce n'est pas, non plus, la pauvreté abjecte du coin où il y a ce bidonville qui campe en face d'un dépotoir, un des pires souvenirs de ma vie, et pas juste à cause de l'odeur de fin du monde. Je suivais Lenz, donc. L'équipe des Francs-tireurs le filmait, dans son quartier, en route vers son appart, l'appart de son frère, en fait. Et c'est là que j'ai vu cet Haïtien accroupi devant le caniveau, le visage et la tête couverts de mousse de savon. Le gars se lavait avec l'eau du caniveau. Se laver avec de l'eau sale. Quand je vous disais qu'Haïti est un pays de cercles vicieux. Je pars de cette image pour vous parler de ceux qui reviennent en Haïti. Il y en a. Nés en Haïti ou nés à l'étranger de parents haïtiens, ils ont toujours eu le pays dans les tripes. J'y ai croisé deux Haïtiennes qui ont quitté le Québec pour retourner dans le pays de leurs parents. Malgré le chaos, malgré le bordel, malgré les hommes qui se lavent dans les caniveaux.


Michèle et Laurence.
Michèle Doura. A grandi à Drummondville, 30 ans, études en nutrition. Pourquoi en nutrition ? «Quelque part, dit-elle, j'ai voulu étudier dans un domaine qui me permettrait de venir aider Haïti, un jour...» Elle ne fait pas de nutrition, remarquez. Elle fait dans l'organisation. Elle gère des projets de Médecins du monde à l'hôpital SainteCatherine de Labouré, dans le bidonville de Cité Soleil. Vaccination, sida, malnutrition. Michèle a quitté Montréal, son confort, son travail, a pris un job avec Médecins du monde, pour aller travailler dans un hôpital où l'affiche qui accueille les visiteurs rappelle que le port de l'arme à feu est interdit en son enceinte. Je jasais avec Michèle sur un balcon surplombant une sorte de « gazebo » où poireautaient des gens. Une salle d'attente. Céline Dion chantait très fort, en anglais, pour les gens qui allaient se faire vacciner.

- Ça sert à quoi, Michèle ? Que tu sois ici, je veux dire. T'es une goutte d'eau dans ce bordel... - Une goutte d'eau, c'est important. Et puis, je pense qu'on est plus qu'une goutte d'eau ! Tu sais combien d'enfants sont nés de mères sidéennes, sans contracter le VIH, récemment, ici ? J'oublie si la réponse est 200 ou 300. Mais Michèle m'a lancé le chiffre avec la foi de la missionnaire. L'autre Haïtienne revenue au bercail, c'est Laurence Magloire. Ex-radiocanadienne, où elle a travaillé dans le secteur jeunesse.
Elle est aussi, mais ne le répétez à personne, je l'ai su par la bande, une grand-maman. Je sais qu'elle va hurler en lisant ça, mais je dois dire que c'est aussi la grand-maman la plus sexy au monde...
Son truc, à Laurence ? Le cinéma. Elle a monté une caravane pour faire une tournée de villages, avec un écran démontable, pour montrer des films aux Haïtiens, dans des villages où il n'y a bien souvent ni télé ni électricité. Un soir, dans sa maison, elle nous a montré un « making of » de cette tournée. Le visage ravi des enfants. Deux vieilles partageant une chaise, pour le visionnement. Laurence nous a montré un film qu'ils montraient aux Haïtiens : des images superbes d'Haïti prises à vol d'oiseau par un cinéaste français.
«Vous voyez ça ? Regardez comme c'est un beau pays...» En effet : des montagnes verdoyantes, des lagons bleus, des plages sauvages. Au son d'une musique triomphale. Sublimes images, contre-pied éloquent d'un pays qu'on prend pour le trou-du-cul de l'univers.
«On leur a montré que leur pays, Haïti, c'est un beau pays. Du positif, vous comprenez ? Ils ne le savent pas ! On voulait qu'ils le sachent.» Quand je lui ai demandé à quoi ça servait - en toute mauvaise foi - de montrer des films à des gens qui ont faim, Laurence m'a regardé comme si j'étais une grenouille. Et elle m'a répondu quelque chose qui ressemblait à :

Pauvre tata, il faut aussi nourrir l'esprit des gens. Voilà. Il y a deux millions d'Haïtiens qui ont quitté le pays. Certains reviennent. On sort l'Haïtien d'Haïti, mais on ne sort pas Haïti de l'Haïtien. Je le dis sans cynisme : aimer Haïti est un acte de foi. C'est un pays brisé, je l'ai dit. État corrompu et inefficace, pauvreté abjecte, banditisme, inégalités à vomir. Mais les Haïtiens aiment leur pays, à la folie. Le drapeau national (made in China, bien sûr) flotte partout. L'amour débridé, passionné, virulent des Haïtiens pour leur pays dépasse l'entendement. Dépasse, en tout cas, la compréhension du Blanc québécois que je suis. Mon pays marche mille fois mieux qu'Haïti. Et je ne l'aime pas comme eux peuvent aimer le leur. C'est peut-être cet amour qui les pousse, remarquez, à constamment «bullshiter». Mentir, même. Car faire parler un Haïtien des maux qui minent Haïti, c'est un exploit.

Parlez-leur de pauvreté, de corruption, de kidnappings, et ils vous diront que tout cela est exagéré, que vous ne comprenez pas Haïti, qu'Haïti est «autre chose». Après tout, personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays ... Un soir, je jasais avec une dizaine de jeunes de ce Starmania haïtien. Je leur ai dit mon étonnement devant leur fierté délirante pour une patrie brisée. La jeune fille qui m'a répondu, celle qui joue la serveuse automate, je crois, a planté ses yeux dans les miens. Sans «bullshit», elle m'a dit ce que tant d'Haïtiens m'ont nié : oui, ce pays va mal, oui, il est cassé. Mais... «Mais vous voyez comment on survit ? Nous sommes fiers de ça, de survivre.»
Patrick Lagacé La Presse