Mon cher Lyonel,
Après la lecture de l'un de tes récents articles parus dans la rubrique «Vérité sou tambou » du quotidien Le Matin du 22 février 2008, duquel se dégagent une profonde réflexion et des idées fort pertinentes au sujet de la présence des troupes de la Minustah sur le sol national, je n'ai pu m'empêcher d'aller au-delà de ton désir légitime et ta préoccupation obsessionnelle de voir notre pays, enfin, débarrassé de cette présence étrangère qui nous infantilise. Point n'est besoin de te dire que je partage tes frustrations, comme celles d'ailleurs ressenties, j'en suis persuadé, par beaucoup de nos concitoyens plongés dans cette douloureuse affliction. C'est dire que l'idée et le sentiment de retrouver notre entière souveraineté ne saurait faire l'objet d'aucune discussion.

Cependant, il faut bien admettre que nous avons été, bien souvent, l'auteur de nos propres malheurs et que nous avons pêché par manque de cohésion et de planification d'un projet national clairement défini. À tort ou à raison, l'Histoire retiendra que nous avons failli à la mission léguée par les Pères de la Patrie : celle d'être le porte-étendard du monde noir.
Nos congénères nous l'ont souvent rappelé.
Non, mon cher Lyonel, la Minustah n'est pas « une plaisanterie politique », elle est bien présente sur le terrain et traduit une triste réalité, douloureusement ressentie, mais combien révélatrice de l'incapacité de nos élites à prendre en charge ce pays, après plus de deux cents ans d'indépendance. L'échec est bien là, malgré les circonstances atténuantes que l'histoire pourrait nous concéder. Et ce que nous vivons actuellement n'en est que l'amère constatation. Tes cris de révolté n'auront pas la vertu de changer les choses, à moins qu'ils soient perçus comme un appel au ralliement en vue du grand kombit national. Pour le moment, serviront-ils seulement à traduire ton ras-le-bol et celui des Haïtiens.

Il ne fait point de doute que le plus préoccupant, à l'heure actuelle, est de ramener le pays à la normalité d'un État souverain, même si nous savons que cette notion de souveraineté ne pourra, tout de suite, s'affirmer dans les faits après tant d'années de gâchis. Car, il faut se rendre à l'évidence que le départ des troupes de la Minustah ne signifiera pas pour autant le recouvrement de notre entière autonomie d'action. Nous serons mus par télécommande et subirons le diktat des grands de ce monde, engagés dans un plan global appelé : Mondialisation dont les règles sont clairement établies et taillées sur mesure à leur avantage.

C'est justement l'analyse de cette conjoncture qui nous oblige à un examen lucide de la réalité, pour ne pas se précipiter dans ce qui pourrait être perçu comme une réaction « JPPiste », incompatible avec la conjoncture. Réconfortons-nous à l'idée que la présence de ces troupes étrangères ne peut être assimilée à une quelconque force d'occupation, puisqu'elle émane d'une organisation dont nous sommes membre fondateur et avec laquelle nous collaborons efficacement, depuis des années, dans d'autres domaines. Rétablissons l'Onu dans la noblesse de sa mission qui est le maintien de l'ordre et de la paix à travers le monde. Nous devons l'accepter comme tel et en tirer le meilleur profit. En toute autre circonstance, nous serions en droit de nous révolter, surtout face à une occupation qui nous serait hostile, comme l'avait fait héroïquement Charlemagne Péralte. À nous autres, patriotes lucides de changer la situation.
Au bon souvenir de quelques moments d'incertitude passés ensemble.
Bob Paret Pèlerin, le 9 mars 2008
paretrobert@yahoo.fr *******
Réponse de L. Trouillot
Je ne trouve pas de réconfort dans le fait que ce soit les Nations unies. Je crains trop l'accommodement, le « sa pa pi mal », cette sagesse du vaincu que cache parfois le réconfort.
L'expression « plaisanterie politique » ne minimise en rien la réalité de la présence de la Minustah ni les effets de cette présence. Je la maintiens au sens où, justement, la réalité de cette présence semble dispenser de faire de la politique et de penser le chemin théorique et pratique qui mènera à la reconquête de la souveraineté. Le chemin qui assurera en même temps la viabilité de l'État. Car les crises dont tu parles sont les effets et expressions de déséquilibres sociaux tels qu'ils se traduisent sur le terrain de la politique.
Penser les conditions du départ de la Minustah et agir pour les réaliser est, à mes yeux, l'une des grandes urgences politiques de l'heure. Quand la politique s'éloigne des grands enjeux en se remettant à une réalité extérieure qui, au mieux, retarde d'inévitables échéances, et qu'on s'accommode et s'ébroue à l'infini dans une situation qui ne peut être que transitoire, excuse-moi, Bob, cette politique-là tourne à la plaisanterie.
Dans l'espérance de meilleurs temps.
L.T
Source: Le Matin