Par Natacha Clergé
«Comme cela se fait dans toutes les églises des saints, que les femmes se taisent dans les assemblées : elles n'ont pas la permission de parler ; elles doivent rester soumises, comme dit aussi la Loi », enjoint l'apôtre Paul dans 1 Corinthiens 14 verset 34. Durant plusieurs siècles, le principe est resté en vigueur, rigide comme un clou. Les femmes ne pouvaient exercer une fonction ministérielle dans l'Église. Vers 1994, l'Église épiscopale rompt avec la tradition et admet l'ordination des femmes. Mais l'Église épiscopale haïtienne a maintenu l'interdiction jusqu'au 29 juin 2003, le jour de Saint Pierre, date à laquelle elle admet l'ordination de Fernande Pierre-Louis, alors âgée de cinquante cinq ans. Un rêve… de femme, caché, couvé, caressé mais qui a pris environ un demi-siècle pour prendre chair.

« Papa, pourquoi un homme peut-il célébrer la messe et non pas une femme?», c'est la question que pose Fernande Pierre-Louis à son père, lui-même prêtre. À l'époque, elle n'est qu'une fillette encore en classe primaire. C'est une interrogation mais aussi le début d'une envie ou plutôt l'annonce d'une vocation. Celle-ci s'aiguise d'autant plus qu'elle grandit dans un milieu empreint des valeurs religieuses : un père prêtre et l'instruction dans une école chrétienne, l'école Sainte Trinité.

« La question a surpris mon père, je crois. Il m'a répondu que c'était une grande question mais que je n'avais pas encore l'âge pour comprendre. Cependant il a ajouté au passage, que Dieu aime tout le monde sans discrimination aucune. Ce dernier point, je ne l'ai pas retenu sur le coup. J'ai seulement retenu que je n'avais pas l'âge pour comprendre, que j'étais trop jeune. Alors, j'ignorais que j'allais faire l'expérience que l'amour de Dieu embrase toute personne, qu'il aime tout le monde sans discrimination de sexe, de race et de peuple », confie Fernande Pierre-Louis d'une voix posée, assise derrière son bureau les mains posés sur son carnet de rendezvous.

Adolescente, sa vie est partagée entre l'école et les activités de l'église. Elle va butter sur sa première interdiction formelle, la première barrière, liée à son sexe biologique. « J'étais très impliquée dans l'église comme mes soeurs et frères. J'étais Jeannette, j'ai fait ma promesse en tant que Jeannette, ensuite j'ai été guide à la compagnie Sainte-Marguerite, puis j'ai intégré l'association des jeunes, je chantais à la chorale paroissiale de Sainte Trinité. À l'époque, on ne voulait pas que les petites filles deviennent enfants de choeur ou acolyte, sinon je serais devenue enfant de choeur ou acolyte. Le désir de servir Dieu était en moi plus fort que jamais. En fait, les activités de l'église c'était notre vie, moi et toute ma famille … ».

Avec la maturité, la vocation se confirme. Mais, entre-temps, elle se tourne vers d'autres horizons : la faculté des Sciences économiques où elle obtient un diplôme en statistiques, un travail à l'Institut haïtien de Statistique et d'Informatique pendant environ 20 ans, le mariage, puis les trois garçons qu'il a fallu éduquer l'un est devenu médecin les voyages à l'étranger… Mais le rêve, l'appel de Dieu se fait plus fort et plus impatient ; cependant l'Église épiscopale haïtienne n'acceptait pas l'ordination des femmes alors que dans d'autres pays ce n'était pas le cas. Entre-temps, son grand-frère s'était fait ordonné prêtre.

« Mon appellation par Dieu à la prêtrise, j'en ai parlé à certaines personnes. Mon mari et mon frère et mes trois garçons étaient au courant. Ils pensaient sans doute que c'était un mirage ; l'évêque de l'église d'alors n'acceptait pas l'ordination des femmes. D'ailleurs, il a exprimé publiquement sa position. Mais au fond de moi, j'avais l'espérance. Car je me disais que Dieu est amour et qu'il choisit qui il veut. Jésus a choisi Mathieu comme disciple, lui qui n'était qu'un percepteur ; il a dîné avec Zachée. Dieu choisit qui il veut. Frustrée? Je ne l'étais pas. Une chrétienne doit projeter de la lumière autour d'elle. J'avais l'espérance, j'avais la foi », affirme, convaincue, Fernande Pierre-Louis. Entre-temps, un autre évêque, Zaché Duracin, est élu évêque co-adjuteur de l'Église épiscopale en Haïti et, lui, n'a rien contre l'ordination des femmes. Fernande Pierre-Louis saisit l'occasion et fait part de sa demande d'ordination. Une procédure longue qu'elle met à profit pour des études de théologie. Là encore, les difficultés surgissent. « Ils sont partout, les problèmes. Mais, il ne faut pas avoir peur de les braver. Faut y faire face. Dieu m'a appelée et il m'a donnée la force nécessaire. En plus, mon mari m'a beaucoup soutenue dans cette entreprise. J'étais renfermée sur moi, une timidité frôlant la maladie, il m'a aidée à me débarrasser de cette carapace de timidité. C'est pour moi un point important », admet la révérende Fernande PierreLouis.

Diacre en septembre 2002, elle est ordonnée prêtre en 2003, le 29 juin, jour de la Saint -Pierre. « Ce jour là, l'église était bondée de gens et ceux qui n'avaient pas su trouver une place dans l'église sont restés dehors et regardaient à travers les fenêtres, ce phénomène, l'ordination d'une femme », se rappelle la révérende Fernande Pierre-Louis.
Des larmes pour une vocation qui a attendu un demi-siècle pour s'accomplir? « Mais non, j'étais plutôt émue. J'avais la foi. Je l'ai gardée pendant tout ce temps. Lors de l'ordination, je disais merci, merci encore merci à Dieu de m'avoir choisie et aussi de m'avoir permis de dire oui. Car Dieu peut bien appeler une personne et celle-ci peut tourner le dos à l'appel. Il m'a appelée et donné la force de dire oui malgré les embûches, malgré cette longue attente ».

Jamais une sans deux. La révérende Fernande Pierre-Louis a tracé la voie pour d'autres jeunes femmes. Elles sont deux au séminaire de l'Église épiscopale en attente de l'ordination. Connaissant le coût moral d'un pareil choix, la révérende Fernande Pierre-Louis les soutient. « Je vais souvent les voir, les visiter, leur parler, les encourager. Mais je voudrais qu'il y ait plus de jeunes filles à dire oui à l'appel de Dieu. Je voudrais que beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de femmes soient ordonnées », souhaite la révérende Fernande Pierre-Louis.
Source: Le Matin