Par Natacha Clergé
Logée dans un bâtiment contigu à l'administration de l'École nationale des arts (Énarts), la Fonderie d'art est la seule institution de ce genre du pays, selon son responsable, Andrisson Fils-Aimé. Fondée il y a cent quarante-quatre ans, elle recèle tout un pan de l'histoire nationale.
Tout comme il est difficile de croire que Jésus soit né dans une étable, on n'imaginerait pas que ce bric-à-brac de fer qu'est la Fonderie de l' École nationale des arts (Énarts) ait donné naissance à des colosses comme Dessalines, Pétion… aux pieds de qui l'on dépose des fleurs régulièrement. Le décor fait penser à la caverne d'Ali Baba : le long des murs, des araignées ont tissé leurs toiles ; sur le sol en terre battue sont jetés, pêlemêle, brouettes, réchauds de charbon, fils électriques, bidons plastiques, seaux... sans compter les multiples moules cassés et les chaînes de fer suspendues à travers tout l'espace.

« Nègre marron, la statue de JeanJacques Dessalines qui se trouve à Marchand, celle de Caonabo qui se trouvait devant le Quartier général des Forces armées à l'époque des Duvalier, toutes ces statues sont nées ici. La fonderie a été créée en 1864, je crois. Elle a été endommagée pendant un certain temps. On l'a réparée dans les années cinquante », nous apprend Andrisson Fils-Aimé.
Cette fonderie, dans son désordre ou son ordre particulier, laisse indifférents les étudiants et étudiantes de l'École nationale des arts, lesquels la fréquentent rarement et la considèrent comme un élément d'un décor familier.
« Bon, elle est là, la fonderie, je passe tout à côté chaque jour. Honnêtement, je n'y fais pas vraiment attention. C'est comme la porte de votre maison. Elle est là, on la touche, on la voit sans vraiment la voir. Il faut dire que le fer n'est pas la matière avec laquelle je travaille. Moi, mes matériaux sont la peinture, le pinceau, les toiles. C'est peut-être pourquoi je ne fais pas attention à la fonderie. Cette fonderie, il faut être extérieur à l'espace pour y prêter attention », soutient une étudiante en peinture de l'Énarts.
Seul Andrisson Fils-Aimé, 65 ans, un fondeur, s'intéresse à la Fonderie d'arts qui, plantée au beau milieu de la cour de l'Énarts, fait penser à une jeune femme déçue à qui son petit ami a posé un lapin.
« Depuis 1962, je suis ici, précise Fils-Aimé. J'étais alors un jeune sculpteur sans le sou. Je suis venu à l'Académie des Beaux-Arts pour apprendre le dessin, j'y ai trouvé un Italien, Montaguitelli, venu en Haïti pour construire la statue d'Alexandre Pétion qui a été offerte au Venezuela. Après les cours, je restais avec lui, il m'enseignait le métier. J'ai pris dix ans pour apprendre. Il y avait d'autres personnes qui apprenaient aussi le métier, mais quelques-unes sont parties à l'étranger, d'autres sont mortes. Parfois, quand j'ai des contrats, je me fais accompagner d'autres professionnels. Mais, en général, je suis seul à la fonderie ».

Fils-Aimé restera longtemps seul à la fonderie. Car, l'une des rares personnes à exercer le métier de fondeur en Haïti, il ne projette pas de transmettre ses connaissances à d'autres. « On n'enseigne pas la fonderie d'arts à l'Énarts, l'espace est d'ailleurs mal équipé. Il faudrait la moderniser. Mieux, la transformer entièrement. De plus, apprendre le métier à quelqu'un a un risque élevé. S'il arrive un accident, que l'apprenti se brûle en manipulant une chaudière ou en coulant de la cire, ses parents peuvent m'accuser de l'avoir vendu au diable. Tout est compliqué dans ce pays », soupire Andrisson Fils-Aimé.
Source: Le Matin