AVANT-MATCH / Monsieur le président
vendredi 2 février 2007

La réception, au Palais national, que le Président de la République a offerte à l?équipe nationale de football victorieuse du tournoi Digicel de la Caraïbe 2007 clôt l?ensemble des manifestations de joie, de fierté et de gratitude lié à l?exploit. Tout ce qui viendra après paraîtra superfétatoire et suspect dans le sens d?une récupération opportuniste de la victoire de ces jeunes gens. Monsieur Préval, lui-même, a avoué avoir beaucoup hésité, pour ne point être catalogué de politicien opportuniste, avant d?organiser ladite réception. Il a senti la nécessité de rappeler ses faits d?armes avec et pour le football national. Précaution inutile, car hommage ne peut être rendu à soi-même par soi-même. Il fallait bien une voix et une civilité externes à l?équipe pour exprimer la gratitude et la fierté nationales en la circonstance. La chose étant nationale, quel que puisse être le pedigree du Chef de l?État par rapport à son action passée et présente sur et pour le football national, le palais national et lui-même seront toujours le lieu et la personnalité idoines à ces effusions patriotiques.

Or, précisément, René Préval qui a goûté aux plaisirs du football universitaire à Louvain, René Préval dont le premier mandat présidentiel avait inauguré un ambitieux projet de développement du football, « Opération 2006 », a la double légitimité de président de la République tout court et d?un président qui avait laissé libre cours à un Secrétaire d?État de conduire une politique du football en 1996 qui devait, selon les prévisions, nous emmener à la Coupe du monde 2006. Que cela ne fût pas n?enlève rien de sa légitimité d?amphitryon le plus prestigieux du pays ni de l?espoir que nous pouvons nourrir dans la reprise du projet de formation des jeunes footballeurs à la Croix-des-Bouquets réclamée par le président de la fédération, Yves « Dadou » Jean-Bart. Le Président de la République a annoncé presque officiellement le renouvellement de l?expérience. Evans Lescouflair en sera encore le timonier. Il y a à faire mais aussi à dire.

Il est clair que la victoire a surpris tout le monde. Si le gouvernement s?intéressait encore tant soit peu au football, c?était sous la forme d?une observation des errements de la fédération dont on attendait peut-être l?absolue déchéance pour justifier une intervention étatique qui aurait eu alors une allure messianique aux yeux de tous. Mais là, par l?odeur de la victoire et de l?enthousiasme, alléché, le Président de la République, fidèle à son cheval de bataille, l?unité, comme en politique pure, a réuni au Palais national une belle brochette de responsables du football pas toujours convaincus des bienfaits de la bonne entente et du respect des règles administratives. Les uns et les autres, en tout cas, ont fait du titre caribéen un starting-block à partir duquel le football haïtien doit être projeté vers l?avant, et le programme de formation de jeunes footballeurs par les soins de l?État, le principal ferment. Mais, faites gaffe, monsieur le Président. Souffrez qu?à travers ces lignes, on souligne à votre attention les fautes à ne plus commettre.

L?image du bébé sauvé et de la mère morte utilisée par vous tombe à pic car ce bébé, les sept joueurs issus de l?opération 2006, sont le fruit d?une grossesse ectopique. Parce que le projet était conçu en dehors et contre la fédération, elle n?avait pas d?autre issue que faire long feu.
Les fonds alloués au programme doivent être inscrits au budget de la République pour que leur disponibilité ne dépende ni d?un administrateur de l?État ni de l?influence politique du directeur de l?école ou du ministre de l?heure.
Y associer les clubs et les écoles de football privées par l?entremise de la FHF en exigeant d?eux une formation pointue des jeunes, financée, ne serait-ce qu?en partie, par l?État. Ainsi, les meilleurs, sélectionnés à l?École nationale des talents, trouveront un challenge important dans les compétitions nationales. On atteindra à terme une véritable masse critique qui nous rendra compétitifs sur la longue durée et, sera atténué l?effet de la déperdition.
L?aspect académique, lors de la première expérience, a été mal maîtrisé. Les langues (Créole, Français, Anglais, Espagnol), la géographie et l?Histoire, l?informatique enseignées sous une forme dynamique devraient être privilégiées.
Malgré tout le bruit orchestré autour du programme, et contrairement à l?annonce officielle, aucun terrain de football digne de ce nom n?a été aménagé sur les lieux, alors qu?il en faudrait cinq ou six. Suivez les conseils de Philippe Vorbe, Président, aménagez des terrains, à la Croix-des-Bouquets comme ailleurs.
Ficeler un contrat solide, clair, honnête avec les parents des enfants, les clubs, la Fédération couvrant les droits et devoirs de toutes les parties, particulièrement le statut des enfants-footballeurs, la gestion de leur future carrière professionnelle.

Et puis, monsieur le Président, il faut vraiment penser à mettre de l?ordre dans l?État civil de notre pays et redonner un sens à l?éthique. Une véritable industrie de trafic d?actes de naissance est née au pays depuis qu?en 1978 le football haïtien participe aux compétitions internationales de jeunes. Loin de l?annihiler, l?École nationale des talents l?a renforcée. La plupart de nos jeunes jouent sous une fausse identité ou un acte de naissance rajeuni. Au-delà des préoccupations morales, c?est la sûreté de l?État et la garantie des investissements financiers et humains dont il est question. Quel malheur de compter sur un joueur de 27 ans alors qu?il est déjà trentenaire ! Quel malheur, lorsque nous gagnerons, de nous faire épingler par les autorités internationales !

Même si vous l?avez lancé sur le ton de la boutade, j?espère, monsieur le Président, que votre fameux « Dady, ou te plante ; minis Bélizaire, w ap rekòlte » ne brouillera pas les cartes de l?unité, qui est devenue votre thème de prédilection, au moment où tout ce beau monde entamera sous votre leadership la grande bataille de construction réelle de notre football.
Il n?est pas certain que le Président lise tout sur tout. J?espère donc qu?au moins le vent de février colporte jusqu?à lui ces mots, ces mots, rien que ces mots?
Source: LeMatinHaiti