FOOTBALL/CHAMPIONNAT NATIONAL DIGICEL / Égoïsme, jalousie et psychologie
jeudi 15 mars 2007
Un avant-centre de qualité a un défaut nécessaire : l’égoïsme. Est-ce ce défaut qui conduit les joueurs qui en sont habités à se spécialiser à ce poste ? Où le poste d’avant-centre qui fait germer le défaut dans la psychologie de celui qui l’occupe ? Question importante dont la réponse ne peut être hâtive. Pour ne point risquer de passer à côté, et parce que nous sommes prudent, disons que l’une et l’autre possibilité jouent dans le modelage de ce joueur au rôle particulièrement difficile ; mais combien valorisant : là pour marquer des buts.

Loin de lui dans l’équipe, le portier, dont la mission est de garder inviolé le filet. Son histoire est truffée de légendes ; on le considère comme le fou, celui qui utilise la main dans un jeu de pied, qui n’hésite pas à se faire écraser les mains ou le visage. René Vignal en France, René Vertus en Haïti – voyez-vous les mêmes initiales ? – ont été de vrais kamikazes; Roland Lacossade, sa casquette et sa gouaille, les pitreries du Belge Jean-Marie Pfaff, les excentricités de Campos et Higuita ont, entre autres exemples, contribué à nourrir cette légende. Même s’ils se soucient beaucoup de leur ego, qu’ils ont un accoutrement particulier, qu’ils portent obligatoirement une singularité, les portiers n’ont pas la réputation d’égoïste. En cela, il faut comprendre que ce qui est immédiatement perceptible dans le jeu du gardien est son courage, son engagement et même le don de soi.

Tel n’est pas le cas de l’avant-centre. Dans le système du WM et le 4-3-3, les équipes utilisaient un seul avant-centre, tandis que dans le 4-2-4, et le 4-4-2, deux avants-centre occupent l’attaque. Dans les formulas à un avant-centre, l’égoïsme de l’avant-centre est en quelque sorte obligatoire. Il ne joue pas : il cherche à marquer : il ne s’amuse pas : il travaille; il ne tient pas compte d’éventuelles belles actions: il compte ses buts. L’équipe est en train de gagner 2 ou 3-0, il n’a pas encore marqué : l’anxiété le gagne. Surtout à ces moments, il préfèrera toujours un tir au but à une passe au profit d’un partenaire démarqué.

Quand ils sont deux à la pointe de l’attaque, le problème est compliqué. Des phases de jeu les amènent, l’un et l’autre, à se passer la balle. Souvent, une réticence, une aversion même, les repousse réciproquement. Déjà à l’entraînement, l’atmosphère devient lourde, surtout quand l’un jouit d’une flatteuse réputation de buteur. À la limite, un coq vient de voir arriver un autre dans sa basse-cour. Vous souvenez- vous de Van Basten, que l’on croyait grand seigneur, quand il accueillit Papin avec mépris au Milan A.C ? En 1973, en pleine préparation des éliminatoires de la Coupe du monde, l’ambiance de la Sélection nationale d’Haïti s’alourdit par la menace que représentait Nènè « Mason » Racine pour la suprématie de Manno Sanon en pointe de l’attaque.

À un niveau moins élevé, le Cavaly de Léogane était fatigué de gâcher ses attaques par la faute d’un attaquant de qualité à placer à côté de André Amy, son leader d’attaque. Peu habitué à faire parler de lui dans la rubrique des transferts, le club finit par rapatrier Kimberly François qu’il a eu en formation jusqu’à 17 ans. Même ceux-là qui n’étaient pas prévenus contre le problème de la cohabitation des avants-centre l’ont senti aux entraînements et matchs du Cavaly, bien que paradoxalement, le premier but du club dans le championnat fût marqué par Amy sur déviation de la tête de François. Depuis lors, plus un seul but n’a été marqué par l’un ni l’autre. La suspicion envahit les deux protagonistes. Il a fallu un profond travail psychologique pour porter les deux hommes à se supporter, s’aimer et se compléter.

Résultat : hier après-midi, au départ d’une passe profonde sur le côté gauche, André Amy, par une feinte, força deux défenseurs rivartibonitiens à la faute et s’en alla défier faussement le portier, faussement, parce que, alors qu’on s’attendait à une frappe enveloppée à la Titi Henry, l’attaquant dérouta les défenseurs et le gardien par une passe en retrait qui permit à son nouveau partenaire « rival » de marquer l’unique but de la partie.
Le staff technique du Brésil de 94 craignait particulièrement ce phénomène d’égoïsme et de jalousie entre Bebeto et Romario. La finesse psychologique de Zagallo et Pareira mit les joueurs en harmonie, ce qui était facilité par l’excellent état d’esprit de Bebeto, altruiste, et le réalisme de Romario.
Dans les cas extrêmes de rejet réciproque d’attaquants, les patients arguments psychologiques sont une véritable panacée.
Source: LeMatinHaiti