Editorial du quotidien Le Matin: Le front du refus
La désertion temporaire des treize jeunes athlètes de l'équipe nationale de football des moins de 17 ans n'a pas manqué d'occuper les conversations un peu partout, dans les lieux publics, en ville et à Pétion-Ville.
C'est un genre de « catharsis » chez nous de parler beaucoup de ce qui nous fait mal jusqu'à ce qu'une douleur plus vive vienne atténuer la précédente. C'est ainsi que, comme le poète, nous sommes parvenus à vivre avec nos souffrances et à en faire une muse pour nos « negro spiritual », nos mélopées dramatiques de nuits sans lune ou nos « chansons pointes » dans lesquelles nous brocardons l'adversité et maudissons la fatalité.
Ce n'est pas un hasard si cette année nous avons célébré le drapeau avec une ferveur nouvelle. Tout se passe comme si nous avions voulu nous accrocher à une mystique du bicolore, qu'importe ses couleurs historiques, pourvu que nous puissions nous accrocher à son mât pour ne pas être emportés loin de nos rives par des vents funestes du désespoir.
Il y a tellement longtemps que cela dure, cette attraction pour des rives supposément plus clémentes. Et cela, aime le rappeler Sabine Manigat, n'est pas une entreprise proprement haïtienne. Il n'y a qu'à regarder du coté des frontières sud de l'Europe pour cerner l'ampleur mondiale de la tragédie.

Seulement, comme l'affirmait, dans « Verite sou tanbou », un autre de nos chroniqueurs, du symptôme au crime : il y a toute une chaîne de responsabilités à établir. Toute une échelle de valeurs à revisiter. En dehors de l'effet « Pull » qu'exerce la terre américaine, n'y a-t-il pas à interroger l'effet « Push » exercé par une société en pleine déconfiture qui a décidément du mal à offrir une quelconque alternative aux jeunes. Et cela n'est pas seulement un problème politique, mais d'ordre éducationnel. Où donc est passée cette dignité qu'on affichait dans la misère, se demandait la propriétaire d'un restaurant de Pétion-Ville. On avait coutume de dire chez nous : « La garde meurt, mais ne se rend pas ».
Ces jeunes, on n'a eu de cesse de le rappeler, étaient pourtant des privilégiés. Mais ils n'ont pas cru à l'aventure ; chez nous, les contes de fées ne durent pas toute la nuit … « Potoprens se tè glise », a dû leur enseigner quelque adulte.

Ils sont entrés une nuit dans un McDo pour dépenser fièrement leur argent de poche, avec sur leur poitrine les armoiries nationales. Quelques « grandes personnes » désespérées ou tordues ont voulu les métamorphoser de clients de chez McDo en serveurs clandestins de la même chaîne de restaurants, suite à une fuite éperdue dans la nuit pourtant éclairée de Manhattan. Cette catastrophe interpelle nos familles, mais aussi nos professeurs d'écoles qui se devront plus que jamais de mieux enseigner à nos jeunes la symbolique de ce loup famélique qui préfère la liberté et la dignité à l'existence enchaînée d'un chien domestique gros et gras. Quelles mains expertes sont derrière ce qu'il est convenu d'appeler « la filière J.F.K » ? Qui sont ces passeurs habiles qui font s'évaporer, en un coup de vent, treize de nos jeunes à la recherche du rêve américain ? Ce sont des questions auxquelles on saura peut-être un jour répondre. Mais, en attendant, je crois que ce choc a permis, le moment de stupeur passé, le réveil de toute une nation qui a poussé de manière unanime un cri d'indignation. Une sainte colère parvenue jusqu'à New York et entendue jusque dans les « basements » ou peut-être commençaient à s'agglutiner nos jeunes « boys ».

Un réseau de solidarité en Haïti comme en diaspora a constitué un front du refus qui a permis le retour de nos fils prodigues et la « réparation » de l'affront. Il va falloir, comme l'affirme le ministre des Sports, après les avoir grondés et sanctionnés, panser les plaies. Car ce n'est pas facile quand on est tiraillé entre l'ambition de devenir Zidane et le rêve américain et qu'on n'a pas encore 17 ans et que, surtout, on grandit dans un pays où les modèles sont souvent brisés comme des statues de sel.
La colère et l'indignation une fois retombées … il faut désormais éviter la fâcheuse loi des séries en faisant en sorte que « l'espoir » ne soit pas qu'un slogan politique. À ce propos, pour ce gouvernement comme pour les autres qui suivront, échouer n'est pas une option. Heureusement que nos joueurs sont revenus « back in duty » et nous avons envie de leur murmurer « la tête altière et haut les fronts ».