Dans la soirée du dimanche 12 décembre 1937, le commandant de la Garde du Palais, le major Durce Armand, et le chef de la Maison militaire, le capitaine Arnauld Merceron, s'installaient tranquillement sur la terrasse du café Rex lorsque des hommes dissimulés dans une voiture en marche tiraient plusieurs coups de feu en leur direction. Pendant que le véhicule s'éloignait de la scène à toute vitesse, la panique gagnait les promeneurs du Champ-de-Mars et les spectateurs du cinéma Rex abandonnaient la séance en pagaille. à l'Hôpital général de Port-au-Prince, les médecins constatèrent que les victimes de l'attentat n'avaient subi que des blessures superficielles et qu'on n'avait aucune raison de craindre pour leur vie.

Celui que visaient les tireurs était le major Durce Armand. Il ne faisait aucun doute dans l'esprit des observateurs de la scène politique de l'époque, qu'il s'agissait d'un nouvel épisode dans le duel opposant le major Armand à son rival, le colonel Calixte. Alors que Démosthène Pétrus Calixte, le timide et grave commandant la Garde d'Haïti, régnait sur le Grand quartier général, Durce Armand maintenait son emprise sur les casernes Dessalines, la police de Port-au-Prince, le Pénitencier national, le Palais et la Maison militaire. Le major Armand commandait au quart des effectifs de l'année et, parce qu'il disposait de l'artillerie, des armes lourdes et des dépôts de munitions, il se considérait comme l'autorité militaire suprême en Haïti. Le major Armand était un Mulâtre à la mine avantageuse, un homme à l'assurance hautaine qui n'avait d'ordre à recevoir de personne. Armand, un protégé du président Vincent, était très adulé par les officiers du Palais qui l'admiraient pour sa munificence et ses grands talents militaires. Calixte, le chef sorti des rangs, comptait ses fidèles parmi les officiers noirs qui l'appréciaient pour son intelligence, sa droiture et son intégrité. Les jeunes officiers noirs s'identifiaient d'autant plus aisément au colonel qu'ils se sentaient particulièrement frustrés devant l'autorité accumulée par le major Armand.

La rivalité entre les deux chefs militaires atteignit son paroxysme après le massacre des Haïtiens sur la frontière dominicaine. à ce moment régnait une atmosphère de crise chez les jeunes officiers de la Garde d'Haïti. qui, non moins humiliés par la provocation dominicaine que par l'absence de réaction des autorités civiles haïtiennes, voulurent établir une dictature militaire dans le pays. Le plan des conjurés consistait à liquider Armand, à renverser le président Vincent et à le remplacer par le colonel Calixte. Cette tentative de coup d'État peut aussi être rangée comme l'une des vicissitudes de l'éternelle rivalité entre Noirs et Mulâtres qui ponctuent l'histoire de la République d'Haïti. Quoique Vincent fut suffisamment avisé de la délicate question de couleur pour mener une politique d'équilibre dans la distribution des postes publics, des faveurs et des avantages dans son gouvernement, à l'intérieur de l'armée cependant. s'était développé de sourdes rivalités alimentées par des conflits d'autorité et des oppositions de personnes qui allaient aboutir à la sombre affaire Calixte.

Dans l'heure qui suivit l'attentat, le colonel Calixte quitta sa résidence de Pétion Ville pour aller inspecter le Palais national et les casernes Dessalines, un territoire militaire que le major Armand avait péremptoirement soustrait à son autorité. Apprenant que le président se trouvait an chevet des blessés, Calixte, suivi de son escorte, se lança en direction de l'hôpital. En chemin, il rencontre le président Vincent qui allait à pied juste devant le Mausolée de Dessalines-Pétion en compagnie du docteur Rulx Léon et du ministre de l'Intérieur, M. Christian Lanoue, suivi de quelques gendarmes. Le président, bouleversé, se met sous la protection du colonel qui retourne avec lui au Palais, l'accompagne jusque dans ses quartiers, jusque dans sa chambre même, afin de le mettre en sécurité, le réconforter et l'assurer que rien de fâcheux ne pourrait lui arriver.

Quelques instants plus tard, le major Armand, revenait précipitamment au Palais avec la jambe gauche couverte de pansements, afin de reprendre son commandement et faire démarrer l'enquête. Une enquête dont la principale pièce à conviction était une voiture retrouvée abandonnée au Bois Saint-Martin, et dont le numéro de plaque, P-3031, avait été relevé par un passant, le soir de l'attentat. Il s'agissait d'une Ford louée à la Société Haïtienne d'Automobiles par le lieutenant Bonicias Perard (un tireur d'élite). On inculpe donc les lieutenants Bonicias Perard et Florian Mode qui, le jour du crime. avaient été aperçus par des témoins, circulant dans la voiture de location. Malgré ses persistantes dénégations, le lieutenant Pétard sera traduit devant une cour martiale et condamné à mort.

Entre-temps. le ministre de l'Intérieur Lanoue, convaincu que les conjurés avaient agi à l'instigation de Calixte, tendait un guet-apens au colonel. Le dimanche 9 janvier 1938, Calixte se rend seul chez le ministre ou se trouvaient déjà embusqués une cinquantaine de soldats fidèles au major Armand. Le ministre Lanoue annonce alors sa destitution au colonel et l'invite à l'accompagner immédiatement au Palais. Là, le président lui présente le nouveau chef de la Garde, le colonel Jules André, lequel est rentré du Cap, la veille, dans le plus grand secret. Après avoir assisté à la cérémonie d'investiture de son successeur, Calixte, ébranlé par les émotions, se rend sous un déguisement au presbytère de Pétion Ville ou il restera pendant près d'un mois. Il ne quittera son refuge que lorsque Vincent, jugeant que le brave colonel s'était peut-être laissé égarer par la vanité de ses sentiments, l'affecta an poste d'inspecteur des ambassades et consulats d'Europe.

A l'aube du 7 mars 1938, le lieutenant Perard était conduit devant le peloton d'exécution an champ de tir de la Saline. Le colonel Jules André lui offre alors la vie sauve à condition toutefois qu'il veuille bien admettre sa culpabilité et trahir ses complices. Jusqu' au dernier moment, Perard proclamera son innocence et soutiendra que les véritables assassins du major mangeaient tous les jours à sa table. Comme on s'y attendait, l'exécution de Perard sema l'épouvante parmi les conjurés. Le lieutenant Modé, le présumé complice de Perard, lui aussi condamné à mort, demanda à rencontrer le colonel André et promit de lui révéler toute la vérité à la condition qu'il fut épargné de la fusillade. Une fois rassuré sur ce point, Mode avoue qu' il se trouvait dans la Ford en compagnie de Perard et des lieutenants Herbert Hyppolite, Bénony Saint-Martin et Yves Depestre. (Ce denier était un des favoris du major Armand). à partir de ce moment les dénonciations fusèrent de toutes parts tandis que les arrestations se multipliaient dans les rangs des officiers, de la fine fleur de l'armée, selon le mot du président Vincent.

Tous les officiers dénoncés, Arthur Bonhomme, Roger Hordes, Clément Dascy, Roger Dorsinville, Gérard Faubert, Ludovic Fils-Aimé, Hébert Francillon, Wilfrid Guillaume et Pierre Rigaud sont traduits devant le tribunal militaire. Ils reconnaissent tous avoir effectivement participé au complot de Calixte contre le gouvernement à cause de la lâche attitude de Vincent après le massacre des Haïtiens en 1937. Tous furent condamnés à la dégradation et à de longues peines de travaux forcés. Dans l'opinion de Julio Jean-Pierre Audain qui, peu avant ces événements, était encore le chef du cabinet particulier du président Vincent, "presque tous les officiers étaient au courant de ce qui se tramait contre le major Armand E..] le lieutenant Pérard eut à écrire au lieutenant Paul E. Magloire, à cette époque en garnison au Cap-Haïtien, pour lui annoncer que bientôt il allait se passer des événements à Port-au-Prince. [...] au cours de l'instruction de" l'affaire, Magloire fut appelé à témoigner devant la Commission: d'enquête". (Les ombres d'une politique néfaste, p. 139)

Au même moment, Calixte, accusé de crime contre la sûreté intérieure de l'État, était rappelé de son poste pour qu'il réponde de ses actes devant la cour martiale. Après avoir fait mine de rentrer au pays, le colonel se déroba et choisit de s 'exiler à Ciudad-Trujillo. Peu après, à Port-au-Prince, on le jugeait et condamnait à mort par contumace. Toujours selon Audain qui partagea son exil avec D. P. Calixte dans la capitale dominicaine, le colonel aurait répondu aux officiers qui lui demandaient de faciliter leur fuite dans la république voisine Débrouillez-vous, je ne vous avais pas envoyé dans cette affaire"; Calixte n'a jamais prétendu ignorer le complot, mais il à toujours soutenu n'en être pas l'auteur intellectuel, en laissant entendre que le lieutenant Perard aurait agi sans son assentiment..." (op.cit., p.139) Calixte occupa d'ailleurs ses loisirs d'exile à rédiger ses Mémoires qu'il à publiés sous le titre de Calvaire d'un soldat. Le colonel Calixte obtiendra sa grâce du président Lescot en 1941, alors que Stenio Vincent, bon prince, avait depuis longtemps déjà amnistié les officiers impliqués dans l'affaire.

Bon nombre des officiers associés à la conjuration se recycleront en politique et se retrouveront bientôt parmi les "quarante-sizards". Quant au colonel Calixte, il brigua la présidence lors des élections de 1946. Il avait fait le pari que les masses populaires de la capitale dirigées par le jeune Daniel Fignole pourraient intimider les membres de l'Assemblée nationale et les forcer à voter à l'unanimité en sa faveur. Malgré ses présomptions déçues, il accomplit quelques missions diplomatiques en Europe et mourut en 1970. Quant au major Armand, il fut limogé en 1944 par le président Lescot qui le nomma chargé d'affaires à Mexico et le remplaça par le capitaine Paul E. Magloire. C'était pour Durce Armand le début d'une fructueuse carrière de diplomate qui le conduisit en Europe et en Amérique centrale. Le major Armand s'est éteint à Port-au-Prince en 1966.