Des intellectuels et militants haïtiens ont approché la semaine dernière la crise haïtienne comme une crise profonde de l'état. Les débats, auxquels a assisté un journaliste d'AlterPresse, ont eu lieu le 21 mars dernier dans le cadre du "Forum Libre du Jeudi", autour du thème "La Problématique de l'État dans l'Haïti d'Aujourd'hui".
Un des conférenciers, l'économiste Camille Chalmers, a fait savoir que la situation actuelle reflète une crise plus profonde. Il a parlé de "crise de régime politique" et "crise du système de domination". La société haïtienne est fondamentalement secouée aujourd'hui par "un affrontement entre 2 visions de la démocratie : démocratie participative et démocratie formelle", a affirmé Camille Chalmers.
L'économiste a observé une "forte présence de présidentialisme", une hyper-centralisation, une hyper-concentration, "un vide institutionnel et juridique". Il a qualifié la classe politique en émergence de "mort-né", qui "n'a pas réussi à produire un projet". L'État est fragilisé par l'application des politiques d'ajustement structurel, a ajouté Camille Chalmers.
La "polarisation brutale" qui s'est installée dans le cadre d'une "institutionnalisation de la crise" empêche un "simple replâtrage", a fait valoir l'économiste haïtien. Il a estimé qu'une sortie de crise est "impossible", sans une "transformation structurelle".
Pour sa part, l'historien Pierre Buteau, intervenant également en tant que conférencier, a relevé que la crise actuelle trouve ses racines dans le mode d'État républicain, tel qu'il a été établi dans le pays au début du 19ème siècle. Depuis 1820, a-t-il dit, l'État fait face à "une crise ininterrompue", du fait que notamment les choix économiques ont été "rachitiques" et que "l'État n'a jamais assumé le procès de travail". Au lendemain de la chute de la dictature des Duvalier en 1986, la crise a été mal abordée, a souligné Pierre Buteau, indiquant qu'il y a eu "une crise de la gestion de la crise".
Le régime actuel a été qualifié de "pouvoir bizarroïde" par Pierre Buteau, qui a noté, entre autres, la "difficulté de renouvellement du personnel politique et l'absence d'éthique" dans les pratiques politiques.
Un autre conférencier, le juriste Raoul Baptiste, membre du Conseil National pour la Reforme Administrative, a fait le constat d'un "État centralisateur, autoritaire, faible et désorganisé, dépendant et incapable de maîtriser les mutations internes". Il a avancé des propositions relatives à un "État stratège, modeste et responsable".