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Les chemins de Buenos Aires

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Published by TiCam- 12-08-07
news Les chemins de Buenos Aires

Jean-Marie Bourjolly
« Le chemin de Buenos Aires » (1927), c'est le titre d'un reportage que l'on doit au journaliste et écrivain Albert Londres (1884-1932) sur « la traite des blanches » telle qu'elle se pratiquait à cette époque entre certains pays européens (principalement, la France, l'Italie, la Pologne) et l'Argentine, qui faisait alors figure d'Eldorado. Ne disait-t-on pas « riche comme un Argentin» pour désigner ceux-là qui dépensaient sans compter, à l'instar des grands propriétaires terriens d'Argentine quand ils faisaient leur tour d'Europe? Combien de Mimi, combien de Grisette, qui, ayant cru obéir à l'appel de l'amour, ont commencé de déchanter avant même de débarquer du bateau qui les amenait de Marseille? Les poètes du tango ne pouvaient passer à côté d'un tel phénomène de société.
Mezcla rara de Museta y de Mimí [...]
era la flor de París
que un sueño de novela trajo al arrabal... [...]
Francesita, [...]
¿quién diría
que tu poema de griseta
sólo una estrofa tendría:
la silenciosa agonía
de Margarita Gauthier?
(Griseta, Paroles de José González Castillo, 1924)
On notera au passage qu'un « h » a été ajouté au nom de l'héroïne de La Dame aux camélias.
Après avoir failli disparaître - à mon premier pèlerinage à la Mecque du tango, il y a onze ans, la quasi totalité des danseurs locaux avaient soit vingt ans, soit plus de cinquante -, le tango argentin a conquis la planète avec sa vitalité et sa créativité. Aujourd'hui, Berlin, Istanbul, Tokyo, Amsterdam, Paris, Montréal, San Francisco... sont autant de lieux où il est possible de « tanguer » tous les jours de la semaine. Des lieux parcourus inlassablement par des maîtres, argentins et autres, qui ont rénové de fond en comble la pratique du tango en y introduisant des mouvements et une intelligence qui doivent beaucoup à la science de la biomécanique. Et comme le tango, au-delà de la musique et de la danse, est une culture et un art de vivre, Buenos Aires est envahie à longueur d'année, en un flot ininterrompu, par une foule d'amateurs de tous les âges et de tous les pays, venus parfaire leur art, ou venus tout simplement se faire « caresser le coeur » selon un article sur les effets bénéfiques du tango, accroché au mur de la salle où j'écris maintenant.
Contrairement à mes précédents voyages, où j'ai préféré la solitude d'une chambre d'hôtel, j'ai choisi cette fois une petite pension fréquentée par des tangueros étrangers. Je suis avec : un «Québécois pure-laine » et une Française (tous deux retraités), un Danois et un Suédois des Pays-Bas, une Iranienne d'Afrique du Sud, une Nigériane-Jamaïcaine d'Angleterre et un Arménien turc de Montréal. Le confort est spartiate, mais c'est propre et pas cher. En fait, depuis la dévaluation sauvage du peso argentin, qui, presque du jour au lendemain, a perdu les 2/3 de sa valeur, rien n'est cher à Buenos Aires pour un étranger venu du Nord. (À part les spectacles de tango à cinquante, voire cent dollars, pour gogos en mal d'exotisme. On trouve les mêmes à Lisbonne : fado, et à Séville ou Madrid : flamenco.) Le contraire est vrai pour les locaux, qui en arrachent et doivent recourir à toutes sortes d'expédients pour survivre. Avec augmentation de la criminalité, sous toutes les formes. Je me suis fait refiler un faux billet l'an dernier à un guichet de banque automatique. Si on ne peut plus faire confiance aux banques! Le tango, bien entendu, n'est pas exempt des effets de la crise, témoin la prolifération des taxis-tangos.
Qu'est-ce qu'un taxi-tango?
Dans la pure tradition du tango, on invite une femme à danser à distance, d'un signe de tête (cela se dit : cabecear; verbe formé à partir du mot cabeza). Quand une femme ne veut pas danser avec vous, elle n'a même pas à dire non : il lui suffit de ne jamais vous permettre d'accrocher son regard. Un conseil: ego fragile, s'abstenir! Il est donc tout à fait possible, même pour un local, de demeurer le bec dans l'eau toute une nuit. Une façon de s'en sortir est de demander à une amie de vous accompagner dans un tour de piste. Pour montrer aux autres femmes de quoi on est capable. Attention : pas d'esbroufe! Rien ne signale mieux le débutant qu'une succession de figures de haute voltige. De toute façon, il n'y a pas de place sur la piste pour faire des folies. Ce qu'il faut faire? Montrer que l'on sait guider. Avec la poitrine et non avec la main, autre signe qui ne trompe pas. (Le tango est peut-être la seule danse où un bedon, loin de constituer un handicap, peut représenter un atout. Pepito (Avellaneda), celui qu'on appelait le maître des maîtres, était rond et de petite taille.) Il faut démontrer une bonne maîtrise de l'abrazo, le bras droit formant une espèce de berceau protecteur dans lequel le buste de la femme vient se lover comme en un écrin. Et puis il faut savoir marcher. Tout simplement. Les grands maîtres, ceux qui n'ont pas cédé à la pression du tout cuit et de l'argent facile, commencent leurs cours, même les plus avancés, par des exercices de marche. Comment évoluer dans la ligne de danse. Au rythme de la musique. Avec élégance. Sans bousculer les autres couples ni permettre que sa partenaire le soit. Comment mettre celle-ci en valeur, la faire briller. Comment acquérir un style fluide...
Mais le plus important ne s'enseigne pas. Comment établir une profonde connexion avec sa partenaire sur le plan émotionnel. Comment faire naître sur son visage cet air de béatitude, expression non équivoque du plaisir qu'elle éprouve à être dans vos bras, qui fait que les autres femmes brûlent d'envie de prendre sa place. Rien à voir avec les figures de gymnastique dignes du Cirque du soleil que l'on nous présente chaque fois qu'il est question de tango, virtuosité qui décourage plus qu'elle n'encourage les vocations. C'est spectaculaire. C'est beau à voir. Mais cela demeure un tango d'exhibition et rien d'autre. Personne ne danse ainsi à la milonga (le mot milonga désigne à la fois la danse du même nom, une espèce de prétango qui doit beaucoup à la habanera et a suivi son évolution propre, et le lieu où l'on danse tango, milonga et valse-tango).
Les taxis-tango? Patience, j'y arrive. Dans le système traditionnel, non seulement les hommes, surtout les étrangers, pouvaient être laissés pour compte, mais il n'était pas rare de voir des femmes à la fois jeunes, belles et bonnes danseuses faire tapisserie. Inacceptable. Inacceptable pour des gens portés à « prendre personnel » un jeu - parfois cruel, mais un jeu -, et faits à l'idée que tout s'achète. Mauvais pour le tourisme et les affaires. Cela a commencé avec la nécessité (légitime) d'établir la parité entre le nombre d'hommes et de femmes d'une classe de tango. Ainsi, en 1996, je faisais partie d'un groupe de quinze danseurs montréalais (dont huit femmes) venus suivre des cours intensifs avec un professeur particulier. Celui-ci avait engagé la fiancée d'un de ses amis pour suppléer la danseuse manquante. Mais dès la dernière note du dernier tango, il lui enjoignait de courir rejoindre son novio. Sans laisser à qui que ce soit le temps de lui casser la moindre brindille à l'oreille. Au grand désespoir de plus d'un. (Au tango, cela ne se fait pas de parler en dansant. Nous étions donc tous échec et mat.)
La prochaine étape fut de fournir aux femmes et aux hommes qui en faisaient la demande quelqu'un pour les accompagner aux milongas et danser avec eux. Contre rémunération. Cette pratique, honteuse avant la crise, s'est étalée au grand jour depuis. J'ai sous les yeux une annonce d'une agence de taxitango (25 dollars l'heure, minimum de trois heures) avec téléphone, adresse internet et page web. Je me demande si, à l'origine, les clubs dits d'escorte n'offraient pas eux aussi, comme leur nom l'indique, un service « respectable » d'accompagnement à des activités sociales.
L'an dernier, j'ai tout de suite compris, à voir des jeunes gens de vingt ans négliger des filles de leur âge pour inviter des touristes quinquagénaires sachant à peine danser et à la façon dont des jeunes filles de vingt ans recherchaient le regard d'étrangers d'âge mûr, que de jeunes entrepreneurs avaient compris qu'il pouvait être rentable d'aller offrir leurs services sans attendre que la demande se manifeste. La vanité masculine étant insondable, bien des hommes s'y laissent prendre, se croyant irrésistibles. Elles y gagnent cadeaux et voyages, ou au moins des invitations à dîner dans des restaurants au-dessus de leurs moyens. Et peut-être de l'argent, suivant ce qui est négocié de part et d'autre.
Quand j'ai marqué ma préférence pour des femmes de ma génération, l'une de ces jeunes m'a lancé un regard où se lisaient blessure d'amour-propre et incompréhension. Le tango étant une danse d'émotions, il est cent fois plus satisfaisant de danser avec une « vieille » capable de vibrer qu'avec une jeune qui en est incapable, faute d'avoir vécu. À moins de vouloir l'« acheter ». Mais cela, c'est une autre histoire.
Source: Le Matin
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