Front de gauche: Élection présidentielle au Brésil
Au Brésil, en octobre, se cumulent l?élection présidentielle, les élections au Sénat et à la Chambre des députés de l?État fédéral, et les élections des gouverneurs des États. Avec sa candidate, Heloísa Helena, le Front de gauche veut constituer une alternative de gauche à la politique du Parti des travailleurs de Lula. Voici sa plateforme électorale.
Nous lançons ce manifeste depuis le Quilombo dos Palmares, nous qui sommes animés par la lutte de Zumbi1, afin de construire un Front de gauche (Psol2, PSTU3, PCB4) et proclamer la candidature d?Heloísa Helena à la présidence de la République. [...] Le peuple brésilien ne peut pas être condamné à choisir entre Lula5 et Alckmin6, deux candidats qui défendent le même programme électoral, la même pratique politique marquée par la corruption qui domine au Congrès national et dans le gouvernement. La candidature d?Heloísa Helena est une alternative réelle pour le peuple brésilien contre ces deux candidats appuyés par les banquiers. [...]


La bataille électorale s?intègre à la lutte du peuple. Dans les élections, nous allons montrer que les banquiers et les grands entrepreneurs, représentés par les politiciens et partis conservateurs, gouvernent déjà [ le pays ] et ne représentent pas une alternative pour le Brésil. Nous allons présenter une nouvelle alternative face au bloc de gouvernement du PT et de ladite opposition bourgeoise du PSDB-PFL. Ces derniers s?opposent et se disputent dans le seul but d?occuper plus d?espace politique, pour voir qui va détenir la machine gouvernementale ; toutefois, ils sont d?accord sur l?essentiel, c?est-à-dire pour une politique économique néolibérale et pour la défense de ces institutions marquées par la corruption. C?est seulement une dispute pour savoir qui va retirer le plus d?avantages des privilèges que donne le pouvoir.


[...] Mais la droite n?existe pas seulement dans le PSDB et le PFL, elle se trouve aussi dans le gouvernement Lula. Les banques ont obtenu plus de profits avec le gouvernement du PT qu?elles n?en ont réalisé avec Cardoso7, alors que leurs profits étaient déjà sidérants. Ce n?est pas par hasard qu?ils ont donné 7,9 millions de reais [ 2,9 millions d?euros ] au PT et 4,3 millions [ 1,5 million d?euros ] au PSDB pour les élections de 2004. Le gouvernement Lula versera aux banquiers quelque 520 milliards de reais [ 190 milliards d?euros ] sous forme d?intérêts pour le service de la dette publique. Plus de 70 % de cette masse d?argent ira sur les comptes des 20 000 familles les plus riches du Brésil. Pendant ce temps, le gouvernement dépense seulement 5,5 milliards de reais [ 2 milliards d?euros ] par an pour la « Bourse famille », un programme d?assistance qui est utilisé comme son principal instrument électoral. [...]
Souveraineté et indépendance nationale
La politique économique du gouvernement vise à répondre aux intérêts des marchés [financiers] internationaux, avec des taux d?intérêts élevés, la libre circulation des capitaux spéculatifs, le libre transfert des profits aux entreprises étrangères ; tout cela fait du Brésil un exportateur de capitaux en direction des pays riches. La dette extérieure continue à saigner les ressources nationales. Le service de la dette publique absorbe quelque 40 % du budget de l?État fédéral, alors que moins de 5 % sont consacrés aux investissements. Nous reprenons la proposition faite par le mouvement Jubilée 2000 contre la dette : suspendre le paiement du service de la dette extérieure et réaliser un audit. [...]


Les groupes étrangers utilisent des secteurs stratégiques pour transférer d?importants profits en direction de leurs maisons mères. Les secteurs stratégiques, tels que le pétrole, les télécommunications, l?énergie et la sidérurgie, doivent être placés sous le contrôle du peuple brésilien. La proposition d?un nouveau projet alternatif économique et social exige [...] une rupture avec la domination impérialiste.
Contrôle des travailleurs et du peuple

Avec les 520 milliards de reais [190 milliards d?euros] du service de la dette, payés par Lula aux banquiers pendant son mandat [quatre ans], il aurait été possible d?établir un plan collectif et national afin de résoudre des problèmes sociaux extrêmement graves. [Avec cette somme], nous pourrions construire, par exemple, six millions d?habitations populaires (ce qui correspond au manque d?habitats dans le pays) dont le coût unitaire serait de 12 000 reais [4370 euros] et, de ce fait, employer pour cette ?uvre une partie des chômeurs du pays. Cet argent [du service de la dette] pourrait encore servir à financer un plan effectif de réforme agraire, en installant 4,5 millions de familles de sans-terre, avec un investissement pour chacune d?entre elles à hauteur de 17 500 reais [6380 euros]. Nous pourrions encore doubler les dépenses nationales de 2005 pour l?éducation et pour la santé. Le total de ces projets, décisifs pour résoudre les problèmes sociaux du pays, coûterait 394,5 milliards de reais [144 milliards d?euros], c?est-à-dire bien moins que les milliards offerts par Lula aux banquiers.


Le gouvernement Lula a offert le théâtre d?une crise politique [résultant directement de la corruption]. Lula et Alckmin sont les représentants de la corruption régnante dans ce pays. Il n?est pas possible que l?idée que « tous sont identiques » se répande, car la majorité absolue du peuple n?a rien à voir avec cela. La corruption des politiciens et des élites est propre à ce système capitaliste. [...] Nous voulons que les électeurs et les électrices puissent révoquer le mandat de ceux et celles qui sont élus et qui ne tiennent pas leurs promesses. Nous demandons l?emprisonnement et la confiscation des biens des corrompus et des corrupteurs. Nous exigeons un changement radical des modalités du système de représentation populaire et des mandats parlementaires, cela au moyen de la création d?un financement public exclusif des campagnes électorales, de la démocratisation du temps alloué pour la propagande électorale dans les médias, de l?introduction de la révocabilité des mandats et de la fin de la clause barrière8 qui rend difficile la représentation des partis ou des candidats sans pouvoir économique. Ces mesures doivent attaquer radicalement la corruption en mettant fin aux systèmes de connivence entre privilégiés, en mettant fin aux secrets bancaire et fiscal, en instaurant un salaire pour les parlementaires et les gouverneurs [des États de la République fédérale] définis suite à un référendum, salaire indexé sur le salaire minimum. [...]


Une partie gigantesque du peuple brésilien vit encore dans une situation de semi-esclavage ; à commencer par l?esclavage du travail salarié, mal rémunéré et sans reconnaissance des droits élémentaires du travail. 22 millions de Brésiliens survivent avec le salaire minimum [quelque 125 euros par mois en juillet 2006, à Rio], l?un des plus bas du monde. Une enquête de l?Institut brésilien de géographie et de statistiques montre que 46,7 % des familles considèrent ne pas manger à leur faim, un taux qui atteint quasi 70 % dans la région du Nordeste. Alors que les 5 000 familles les plus riches du pays, qui représentent 0,01 % du total des familles, concentrent un patrimoine équivalant à 46 % du total de la richesse créée sur un an au Brésil (PIB).
Combattre la pauvreté
Au cas où Lula ou Alckmin serait élu, la situation irait de mal en pis. Lula s?est déjà engagé à promulguer une réforme du droit du travail qui sera un coup très dur porté contre les conquêtes historiques des travailleurs, en réduisant les jours fériés et le treizième salaire. Le projet « Super-Simples » du gouvernement, débattu au Congrès, anticipe déjà cette réforme en diminuant les droits des travailleurs des petites entreprises.


Une politique radicale débouchant sur une mise en question de la surexploitation du travail au Brésil - qui accentue le chômage chronique et la précarisation du travail - constitue une des lignes de force du programme du Front de gauche. Nous revendiquons un plan d?investissement et de travaux publics afin de réduire le chômage, conjointement à une réduction du temps de travail journalier, sans réduction de salaire. Nous voulons doubler le salaire minimum, de suite. Nous nous prononçons pour une ample réforme agraire, contrôlée par les travailleurs et les travailleuses de la terre. Nous sommes partisans de révoquer les contre-réformes néolibérales, à commencer par celles des retraites. Nous disons « non » à la réforme du code du travail et de la réorganisation des syndicats, voulue par le gouvernement et le FMI. De même, nous disons « non » à la réforme universitaire visant à élargir la privatisation.


Nous revendiquons la révocation immédiate des privatisations des entreprises étatiques, à commencer par celle de la Companhia Vale do Rio Doc9. Nous exigeons l?annulation de la privatisation partielle de la Petrobrás et de la nouvelle législation concernant le contrôle des réserves pétrolières. Le gouvernement doit se retirer des négociations sur la ZLEA-ALCA. Nous demandons le retrait immédiat des troupes brésiliennes à
Haïti. Nous donnons un appui total à la nationalisation du gaz en Bolivie.
Nous revendiquons la création de crèches et de classes de maternelle pour les enfants de moins de six ans, afin de défendre les femmes travailleuses. Nous luttons contre toutes les formes de discrimination raciale et sexuelle. De plus, nous exigeons l?imposition sévère des grandes fortunes, des profits des banques et des grandes entreprises, ainsi que le contrôle public des travailleurs et des consommateurs sur la production des biens essentiels, qui relève d?une nécessité pour toute redistribution des revenus qui puisse en finir avec les énormes inégalités, honte pour notre pays10. [...]


1. Zumbi est le dernier dirigeant du Quilombo dos Palmares qui se trouvait dans l?État actuel d?Alagoas, dans le Nordeste du Brésil. Un quilombo est une sorte de refuge pour les esclaves ayant échappé à leurs maîtres. Le Quilombo dos Palamares avait une superficie proche de celle du Portugal actuel. Face aux attaques des Portugais, cette « république » avait développé des capacités de résistance militaire.


2. Le Parti du socialisme et de la liberté (Psol) trouve son origine dans l?expulsion du Parti des travailleurs en 2003, suite à l?opposition ouverte à la politique néolibérale du gouvernement Lula, de deux députés et de la sénatrice Heloísa Helena (de l?État d?Alagoas, et anciennement membre du courant Démocratie et socialisme du PT, dont l?une des figures les plus connues a été ministre de la réforme agraire). Le Psol réunit diverses tendances telles que le MSP, la CST, Enlace (composée en grande partie de membres ayant rompu avec Démocratie et socialisme, courant qui reste, lui, dans le PT), etc.
3. Le Parti socialiste des travailleurs unifié (PSTU), fondé en 1994, joue un rôle de premier plan dans l?essor d?une « force syndicale » en rupture avec la Centrale unitaire des travailleurs (CUT).
4. Le PCB, Parti communiste brésilien, dont l?origine remonte à 1922.
5. Actuel président du Brésil et qui se représente pour un nouveau mandat comme candidat du PT et des alliés gouvernementaux.
6. Geraldo Alckmin, ex-gouverneur de l?État de Saõ Paulo de 2001 à 2006, est candidat à la présidentielle du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, droite).
7. Ex-président du Brésil, encarté au PSDB.
8. Réunion de plus de 500 000 signatures légalisées pour obtenir la reconnaissance comme parti.
9. La Companhia Vale do Rio Doce est la principale firme opérant dans le secteur des minerais de fer et de manganèse de toute l?Amérique latine.
10. L?intégralité de ce document est consultable sur le site <http://www.alencontre.org>.