Liban, Kosovo, Timor?Comment gérer les après-guerres?
Par Graciana del Castillo
Graciana del Castillo, l?une des dirigeantes du Centennial Group, écrit actuellement un livre intitulé The Political Economy of Peace: Lessons, Best Practices, and Policy Guidelines for Post-Conflict Economic Reconstruction
Tout le difficile travail de reconstruction du Liban entrepris dans les années 1990 risque d?être anéanti. Mais le Liban n?est pas le seul pays dans cette situation : selon l?ONU et d?après plusieurs études indépendantes, les pays qui sortent d?une guerre ont une chance sur deux d?y retomber. Au Timor-Oriental, en Irak, au Kosovo et dans bien d?autres pays, le processus de paix est menacé.
· Après la guerre encore la guerre
Dans beaucoup de pays, la reconstruction en cours n?est pas achevée. Ainsi, la République démocratique du Congo (RDC) vient de connaître ses premières élections depuis 40 ans. La stabilité de la région des Grands lacs, peut-être la zone la plus violente d?Afrique, dépend du succès du processus de paix et de reconstruction.
Les pays qui sortent d?un conflit sont confrontés à plusieurs types de processus. La sécurité doit se substituer à la violence, le respect de la loi et la participation politique à la loi de la jungle et à l?exclusion, la réconciliation nationale doit remplacer les divisions ethniques, religieuses, de classe ou de caste et les économies de guerre - totalement ravagées - doivent être transformées en économies de marché fonctionnelles qui permettent à la population de subvenir à ses besoins.


La variété et l?étendue de ces tâches font que la reconstruction économique est radicalement différente du développement, au sens traditionnel de ce terme. Pour réussir, un processus de paix suppose la démobilisation, le désarmement et la réinsertion sociale des anciens combattants, ainsi que la reconstruction et la remise à niveau des services et des infrastructures. Pour remplir ces conditions, en cas de contradiction entre les deux, la recherche de la paix doit prévaloir sur le développement. Souvent, la meilleure politique économique et les meilleures pratiques en la matière ne peuvent être appliquées et parfois même ne sont pas souhaitables. Autrement dit, les programmes liés au rétablissement de la paix doivent être prioritaires du point de vue budgétaire (voir encadré).


Au Liban, où le Hezbollah a conservé les armes en dépit de sa transformation en parti politique, le conflit n?a cessé de couver en raison de l?absence de la démobilisation et de la réconciliation des factions. De la même manière, l?échec des processus de paix en Angola et à Haïti et les revers essuyés au Cambodge et au Nicaragua durant les années 1990 traduisent l?échec de la démobilisation et de l?insertion.


A première vue, l?ONU semble être en position idéale pour mener la reconstruction, car elle peut associer à égalité les moyens politiques et économiques dans le processus de paix, ce qui n?est pas le cas des institutions vouées au développement comme la Banque mondiale. Néanmoins, elle a affiché à plusieurs reprises son incompétence dans ce rôle. Au Kosovo par exemple, la transformation de l?Armée de libération du Kosovo en une force de paix civile a engendré une grande insécurité, ce que l?ONU va probablement déplorer si ce territoire ne parvient pas à l?indépendance. Considérer la transition de la guerre vers la paix simplement comme une question de développement au sens traditionnel de ce terme a provoqué une nouvelle flambée de violence au Timor Oriental, alors que l?ONU une fois avait présenté son intervention dans ce pays comme un succès. L?exploitation commerciale des abondants gisements de gaz et de pétrole de la mer de Timor aurait facilité la reconstruction et fourni des emplois à une population frappée par un taux de chômage de 30%. Au lieu de cela, avec l?approbation sans réserve du FMI, le Timor Oriental a créé un «fonds pétrolier» de style norvégien pour constituer une réserve financière en cas de difficultés. Mais les difficultés sont d?ores et déjà là. Si les décideurs politiques ne font pas de la réconciliation et de l?insertion - au lieu de l?économie - la priorité absolue, la paix risque d?être éphémère. En dépit de ses échecs, l?ONU reste sans doute l?organisation la mieux placée pour superviser les processus de paix. Mais la complexité des tâches à accomplir par les pays au sortir d?un conflit souligne l?urgence qu?il y a à doter l?ONU des moyens de faire face aux défis auxquels elle est confrontée.

Le faisable et l?infaisable

Ce qu?il est possible d?accomplir dépend essentiellement de la légitimité du gouvernement et des autres institutions politiques. Un gouvernement intérimaire faible ? et encore plus l?ONU ou une administration liée à des forces d?occupation ? ne doit pas prendre des mesures qui ont un caractère polémique, comme la privatisation des ressources nationales, si cela peut entraîner des résistances politiques. Un programme de privatisation mené trop tôt peut être contre-productif, car la question du droit de propriété risque de ne pas être résolue immédiatement. Le succès doit être mesuré à l?aune de nouveaux critères. Les projets doivent être évalués en fonction de leur contribution à la paix et à la réconciliation plutôt que sur des critères purement économiques. Ainsi, au Salvador c?est la démobilisation et la réconciliation qui ont permis le retour à la paix après la guerre civile qui a déchiré le pays dans les années 1980. Ailleurs, la non-prise en compte de la primauté du politique dans le processus de paix a eu des conséquences tragiques.


Le désastre irakien
L'exemple offert par l?Irak montre tous les risques d?une erreur dans l?établissement des priorités. Les tentatives de privatisation du pétrole irakien faites dès le début de l?occupation ont donné des résultats désastreux. Elles ont renforcé beaucoup d?Irakiens dans leur opinion selon laquelle les Américains étaient décidés à «s?emparer» des richesses de leur pays, ce qui a contribué à attiser les flammes de la violence. Cette privatisation a été un choix politique des plus étranges, car elle était condamnée d?avance. Les investisseurs ne seraient pas intéressés à acheter des biens, alors que le droit de propriété risquait de changer, une fois un gouvernement irakien légitime à la tête du pays. On retrouve une situation analogue au Kosovo.


Mais les Etats-Unis n?ont pas retenu la leçon. Au bord de la guerre civile, l?Irak vient d?annoncer qu?il restructure sa dette. Au lieu d?améliorer les services et les conditions de vie de la population pour consolider la paix, à la demande de l?Amérique, le gouvernement va distribuer des centaines de millions de dollars pour payer des banques d?investissement, des cabinets d?expertise comptable et des conseillers juridiques qui vont intervenir dans cette restructuration.
Copyright:
Project Syndicate, 2006.
Traduit de l?anglais par Patrice Horovitz