Pour la paix!
Normand Thériault
Édition du samedi 04 et du dimanche 05 novembre 2006
Mots clés : prix Nobel, Lester B.Pearson, Casques bleus, Prix, Canada (Pays)
Des Casques bleus français à Naqura, au Liban, 19 août 2006. Source: Ramzi Haidar
Un conflit local, avec un fort potentiel d'expansion, trouve une solution diplomatique. C'était l'affaire du canal de Suez. On était en 1956. Les Casques bleus apparaissaient sur les champs de bataille. Et Lester B. Pearson se voyait honoré par l'attribution d'un prix Nobel.
Durcissement d'une position? À coup sûr. Lors de l'invasion du Liban par l'armée israélienne, le premier ministre canadien a soutenu l'initiative au nom du droit de se protéger. Dans le conflit afghan, les troupes manoeuvrent comme des corps d'armée en guerre, non comme des pacificateurs, dont les armes seraient alors plus la parole et la négociation que le fusil.


Et qui écoute la télévision n'a pu qu'être dérangé par le nouveau message publicitaire des Forces armées canadiennes. Les premières images projetées nous font croire qu'il s'agirait de la présentation d'un nouveau jeu vidéo (un autre où la virilité se définit par la taille des armes) ou de la bande-annonce d'un film «pour hommes», avant qu'apparaissent les premières images d'êtres en détresse secourus par une unité combattante. Fini le temps de l'«aventure» pour la potentielle soldatesque et bienvenue dans la cour des grands. Il n'est plus nécessaire de se porter volontaire dans l'armée américaine pour participer à de vraies guerres: le Canada offre aussi de belles «opportunités».
La politique étrangère canadienne a donc subi en quelques mois une transformation radicale. Et l'agent secret américain (comme dans le film Syriana) qui voudrait prouver sa neutralité en déclarant «Je suis canadien» ne convaincrait aujourd'hui plus personne. Et surtout pas les représentants du Hezbollah.
Intervention
Rares sont les citoyens canadiens qui ont marqué l'histoire par la réception d'un prix Nobel. Lester B. Pearson est l'un de ceux-là. Celui qui fut premier ministre de son pays était intervenu à sa façon dans un conflit où, pour une deuxième fois en huit ans, la guerre faisait rage au Moyen-Orient. C'était l'affaire du canal de Suez, de sa nationalisation, de la réaction militaire anglo-française et de l'intervention israélienne dans le conflit. L'idée de Pearson était d'utiliser les forces armées pour partager les belligérants, d'avoir une action «neutre». Les Casques bleus (une formule adoptée à la suggestion des Américains) étaient nés.


Le Canada s'imposa donc par cette action et plus tard encore, adoptant une position identique dans tous ces conflits qui, depuis un demi-siècle, ont occasionné la mort de millions de civils, entraîné des destructions massives de villes, voire de pays, sans parler des populations déportées, des écosystèmes démolis et de la perpétuation d'un état de haine, qu'elle soit raciale, religieuse ou ethnique. Refusant toujours l'invitation lancée d'impliquer ses troupes (en général, l'offre était américaine), le Canada s'imposa sur la planète comme une nation conciliante, faisant la promotion de la paix et du dialogue.


Avec Pearson, la diplomatie avait trouvé sa voie et les mots de son discours étaient «aide», «soutien», «coopération». Avec Harper toutefois, celui que le militariste Bush appelle «mon ami Stephen», un autre discours semble prendre place. Les nouvelles troupes qui s'amènent au Liban proviennent désormais de la France, de l'Italie, d'un pays du Sud, et ne sont pas des combattants pour la paix venus du Nord.
Nouvelle situation
Il faut dire que la diplomatie internationale est actuellement confrontée à une situation nouvelle. Plusieurs conflits ne sont plus frontaliers: les guerres sont internes et, au nom de la souveraineté des nations, il devient difficile d'intervenir. Comme le déclare le secrétaire général adjoint des Nations unies chargé des opérations de maintien de la paix, Jean-Marie Guéhenno, «aujourd'hui, nous cherchons à consolider la paix dans des États fragiles. Nos activités sont multidimensionnelles: elles sont à la fois politiques, militaires, policières, sociales, humanitaires, etc.»
De plus, les luttes idéologiques ne sont plus alimentées par des superpuissances, associées à des armées précises, à des pays. L'émergence d'un terrorisme international, qui prend prétexte d'une cause ou d'une religion, transforme aussi la donne: où réagir quand celui l'on nomme «ennemi» est souvent apatride, sans passeport officiel en main?
Un demi-siècle après Suez, une autre stratégie doit être mise en place. Le Centre Pearson pour le maintien de la paix, une initiative qui n'a que 10 ans d'âge, est de cette mouvance: son mandat consiste même à former localement des corps, civils ou étatiques, qui permettront de résoudre les situations troubles.
Au niveau international, les promoteurs de la paix sont devenus multiples. L'OTAN s'est ainsi donné un nouveau mandat, à la suite de la chute du mur de Berlin. La Francophonie, dont plusieurs des pays membres vivent des situations de conflit (de Haïti au Congo en passant par le Moyen-Orient), étudie diverses formules d'implication, tout comme l'Union européenne, à qui l'on doit la présence de la FINUL au Liban. Aussi, des pays comme l'Inde, le Pakistan et plus d'un autre situé en Afrique se voient demander de fournir des troupes, les pays occidentaux faisant déjà une utilisation maximale des forces existantes.
Conviction
Tout ce débat stratégique ne devrait cependant pas corrompre l'héritage laissé par Lester B. Pearson. L'homme au noeud papillon n'était pas un homme de guerre ni un soldat. Diplomate, la guerre était pour lui un dernier recours. Humaniste, il croyait en ces valeurs que l'Occident fait siennes dans tous ses discours.
Mais trouverait-il aujourd'hui la force, ou les moyens, de convaincre une assemblée qui réunirait tous les porte-parole de la planète, et de faire ainsi échec à tous ces lobbies alimentés par une industrie militaire qui fait bien vivre plus d'une nation? Serait-il capable de mettre un terme à un climat de haine alimenté par une peur de l'«autre», par ce qui est étranger ou qui provient d'une autre culture?
Au moment où des pays s'enlisent dans les guerres, les luttes armées, les jeux de pouvoir, où est cet être qui redonnerait espoir, qui démontrerait une même force de conviction que celle exprimée il y a 50 ans à l'Assemblée générale des Nations unies?