LA MOTION ADOPTÉE HIER AUX COMMUNES
«L?heure de la réconciliation nationale est venue»
Joël-Denis Bellavance et Gilles Toupin
Ottawa
Le gouvernement conservateur s?est retrouvé en état de crise hier soir après que le ministre des Affaires intergouvernementales, Michael Chong, eut démissionné de ses fonctions, incapable d?appuyer la motion de son premier ministre reconnaissant la nation québécoise. Paradoxalement, le premier ministre a souligné que la dite motion annonçait «le début de la réconciliation nationale».
Ainsi donc, la Chambre des communes a adopté par une écrasante majorité de 265 à 16 la motion reconnaissant « que les Québécois forment une nation au sein d?un Canada uni ». En adoptant cette motion « historique », le Canada est devenu hier soir le premier pays, selon les souverainistes, à reconnaître la nation québécoise.
Parmi les opposants, 15 étaient des libéraux venant principalement de l?Ontario. Deux des candidats à la direction du Parti libéral, Joe Volpe et Ken Dryden, étaient du nombre. Le député indépendant Garth Turner, qui s?est fait expulser du caucus conservateur le mois dernier, a également voté contre.
M. Chong, qui n?a jamais été consulté sur la stratégie de M. Harper, a fait part de sa décision de quitter le Conseil des ministres quatre heures avant le vote des députés, forçant le premier ministre à lui trouver dare-dare un successeur avant son départ hier soir pour Riga, en Lettonie, où se déroule cette semaine le sommet de l?OTAN.
Depuis qu?il est au pouvoir, M. Harper est d?ailleurs de facto responsable des Affaires intergouvernementales, s?occupant de tous les dossiers chauds qui traitent des relations fédérales-provinciales.
M. Harper a confié au député conservateur ontarien de York-Simcoe, Peter Van Loan, le portefeuille des Affaires intergouvernementales. Âgé de 43 ans, M. Van Loan est considéré comme un député appartenant à l?aile progressiste du Parti conservateur.
En conférence de presse, hier, M. Chong a dit être incapable d?accepter que l?on décrive les Québécois comme une nation, le Canada étant à ses yeux un pays « indivisible ».
« Pour moi, reconnaître les Québécois comme une nation, même à l?intérieur d?un Canada uni, implique la reconnaissance d?un nationalisme ethnique que je ne peux appuyer. Une telle reconnaissance ne peut être interprétée comme impliquant un nationalisme territorial parce qu?elle ne se réfère pas à une entité géographique, mais plutôt à un groupe de personnes », a affirmé le ministre démissionnaire.
M. Chong, qui était absent au moment du vote hier soir, a ajouté qu?offrir une telle reconnaissance donnera des munitions aux souverainistes qu?ils utiliseront au cours du prochain référendum pour « mêler les Québécois ».
Selon des sources, le premier ministre n?avait pas écarté la possibilité de perdre un ministre en cours de route sur une question qui soulève autant de passions. Mais il jugeait préférable de courir ce risque. Il ne voulait surtout pas permettre au Bloc québécois de faire inlassablement campagne au Québec en prétextant que le gouvernement fédéral était incapable de reconnaître les Québécois pour ce qu?ils sont.
« Le premier ministre était parfaitement conscient qu?il y avait des risques en plongeant dans ce débat », a affirmé à La Presse un stratège conservateur sous le couvert de l?anonymat.
Le ministre des Transports et lieutenant de Stephen Harper au Québec, Lawrence Cannon, a aussitôt réagi à la démission de M. Chong en affirmant que le gouvernement ne reculerait pas sur cette question. « Le gouvernement demeure déterminé à reconnaître les Québécois comme une nation au sein d?un Canada uni. Cette réalité transcende l?opinion d?une seule personne. Et je puis vous affirmer que la solidarité ministérielle demeure inébranlable. »
À l?issue du vote, le premier ministre Harper était visiblement satisfait de la tournure des événements en dépit de la démission de M. Chong.
« Je pense que c?est une soirée importante, une soirée historique. Les Canadiens ont dit oui au Québec et les Québécois et Québécoises ont dit oui au Canada. En politique, on prend des risques. Mais les questions d?unité nationale et de réconciliation nationale sont plus importantes que n?importe quel parti ou n?importe quelle personne », a affirmé M. Harper.
De son côté, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a salué le vote comme une grande victoire pour le Québec. « Pour la première fois la Chambre des communes reconnaît que les Québécois forment une nation et que les deux options, l?option fédéraliste et l?option souverainistes, s?entendent sur cela. Or nous avons une nation qui est reconnue, un territoire qui est reconnu qui est le territoire du Québec. »
M. Duceppe a ajouté que désormais cette reconnaissance servira de tremplin au mouvement souverainiste pour qu?Ottawa réponde aux demandes unanimes de l?Assemblée nationale du Québec. Le chef du Bloc a notamment mentionné, en guise d?exemples, Kyoto, le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral ou encore la loi sur les jeunes contrevenants.
Avant le vote historique, le ministre Cannon a tenu des propos pour le moins ambigus sur la portée réelle du terme Québécois utilisé dans la motion du gouvernement, autant en anglais qu?en français. Le ministre a notamment fait allusion à Samuel de Champlain et aux premiers colons français arrivés au Québec. Il a affirmé que le libellé de la motion avait été rédigé de façon à ne pas « forcer quelqu?un qui ne se sent pas Québécois à adopter cette identité ».
À cela, le chef bloquiste Gilles Duceppe a répliqué : « Pour moi, tout ceux qui vivent au Québec font partie de la nation québécoise et j?ajouterai, en profond respect des Premières Nations reconnues par René Lévesque dès 1996. »
Les députés ont par ailleurs été invités à se prononcer également sur une deuxième motion sur la nation québécoise, celle soumise par le Bloc québécois. Mais cette motion, qui stipulait que « les Québécois et Québécoises forment une nation actuellement au sein du Canada », a été rejetée par un vote de 233 à 48.