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Crise ivoirienne, "l'Afrique ne lâchera pas la Côte d'Ivoire pour la France"

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Crise ivoirienne
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Published by bana2166- 01-02-07
news Crise ivoirienne, "l'Afrique ne lâchera pas la Côte d'Ivoire pour la France"

Crise ivoirienne, "l'Afrique ne lâchera pas la Côte d'Ivoire pour la France"
le 2 Janvier 2007
L'entretien accordé à 3A Télésud par le Chef de l'Etat , en octobre , a été diffusé par la RTI samedi dernier. Il fait le point de la crise et analyse la résolution 1721.
Depuis la scission de la Côte d'Ivoire en deux parties, une au Nord et l'autre au Sud, les Ivoiriens souffrent énormément. Nous avons essayé de rencontrer les uns et les autres, ça n'a pas été possible. M. le Président de la République, vous acceptez de nous recevoir aujourd'hui, toute l'équipe se joint à moi pour vous en remercier. En octobre, sur cette même antenne de 3A Télésud, vous nous avez dit, venez, je vais vous recevoir en novembre. Avec toute cette pression inquiétante qui pesait sur la fin de votre transition, nous avons eu peur. Et nous revenons en novembre, vous êtes encore à la barre. Quels sont les signes perceptibles qui vous ont emmené à croire en vous que vous serez encore au poste de Président de la République en novembre 2006, M. le Président?
D'abord merci d'être de nouveau avec nous en Côte d'Ivoire. Merci d'être dans cette maison qui est la vôtre, vous pouvez revenir quand vous voulez. Vous savez, je ne suis pas arrivé à la politique par accident en Côte d'Ivoire. Je veux vous dire que je connais la Côte d'Ivoire, les hommes et ceux qui animent la vie politique. Quels moyens avaient-ils _ceux qui racontaient que je ne serais pas là_ de faire en sorte que je ne sois pas là? Tout le monde en Côte d'Ivoire en fait respecte la Constitution. Mais les gens veulent forcer en espérant que l'extérieur va m'enlever.
Mais c'est à cause de la guerre !
C'est à cause de la guerre, bien sûr. Mais les gens ont été mal instruits par les exemples d'Haïti, du Liberia. Donc ils croient que des étrangers peuvent venir et dire à un Chef d'Etat que tu n'es plus Président chez toi pour que cela se fasse. C'est une erreur. Mais en réalité, ce n'est pas une erreur parce que eux-mêmes n'y croyaient pas, mais ils voulaient essayer de tenter une chance. Or moi, j'ai les pieds sur terre.
C'est avec l'appui de vos opposants politiques et militaires, ce sont eux qui font la pression?
Oui ! Ils font la pression ; mais leur pression n'est pas assez forte pour que je ne sois plus là où je suis. Il faut qu'on soit clairs. Je ne suis pas scotché au siège du Président de la République mais je suis fondamentalement légaliste, je suis fondamentalement constitutionnaliste. C'est-à-dire que je défends la loi, je défends la Constitution. Je pense que la Constitution d'un pays est le reflet de la culture de ce pays, l'âme de ce pays. Nous avons décidé ensemble une chose, avec plus de 55% de votants et 86% de oui à la Constitution. Rien aujourd'hui n'explique pas qu'on puisse changer les règles du jeu. Parce que précisément, tout ce qui se passe aujourd'hui est prévu par la Constitution. Il suffit de suivre notre Constitution pour régler le conflit.
Parlant de cette Constitution, qu'est-ce qui la diabolise en fait? Pourquoi cet acharnement? Qu'est-ce qui dérange en fait dans cette Constitution?
Rien ne dérange. Djédjé Mady a fait une déclaration qui est très juste. Il a dit que «nous ne sommes pas contre la Constitution. Mais comme c'est sur la Constitution que s'appuie Gbagbo pour rester là et que nous voulons qu'il parte de là, nous voulons ôter la Constitution pour qu'il parte. Après, nous allons remettre la Constitution. La Constitution n'est pas le problème, c'est un problème de coup d'Etat. Un coup d'Etat a été fait ; je ne suis pas tombé. Et les gens veulent parachever le coup d'Etat ; ils cherchent les moyens de faire. C'est ça qui est le problème, sinon ce n'est pas la Constitution qui est le problème.
Nous allons revenir un peu à l'actualité. Que pensez-vous de la résolution 1721 qui vient d'être votée?
J'ai fait une déclaration radio-télévisée. J'espère que vous l'avez suivie. Mais je vais vous la ré-expliquer. Cette résolution est importante. Elle marque un tournant dans les rapports entre les petits pays et les grandes puissances. C'est ce qui n'est pas écrit dans cette résolution qui est important.
Ce qui n'est pas écrit?
Ce qui n'est pas écrit.
Mais on tient compte de ce qui est écrit !
Non. C'est ce qui n'est pas écrit qui est important. Je vais vous expliquer pourquoi. Le projet de résolution qui est arrivé devant le Conseil de sécurité prévoyait, entre autres choses, deux faits importants. Qu'il fallait que la Constitution de Côte d'Ivoire cédat le pas à la résolution qui allait être votée. Autrement dit, désormais, nous allions être gérés par une résolution prise à New-York, au lieu d'être gérés par une Constitution qui sort de nos tripes, de nôtre âme et de notre peuple. C'était le premier point, inacceptable, mais qui avait été proposé. Le deuxième, qu'il fallait transférer le pouvoir de l'exécutif des mains du Président de la République élu aux mains d'un Premier ministre non élu. C'étaient deux points très importants du projet de résolution. Sur ces deux points, les grandes puissances ont dit non. Les Etats-Unis, la Grande- Bretagne, la Chine, la Russie ont dit non. Et pour l'honneur de l'Afrique, la Tanzanie a dit non. C'est ça qui est le phénomène le plus important dans le vote de cette résolution. C'est qu'aujourd'hui, grâce au débat qui a eu lieu au Conseil de sécurité pendant huit jours, les 25, 26, 27, 28, 29, 30 et 31 octobre et le 1er novembre, on sait maintenant que les petits Etats ont des droits. Et que même les grandes puissances sont d'accord pour que les petits Etats aient des droits. On sait maintenant qu'aucune grande puissance ne peut se lever impunément et imposer une manière de vivre à un petit pays.
N'est-ce pas là une victoire?
C'est une victoire pas seulement pour la Côte d'Ivoire mais à l'occasion de la crise de la Côte d'Ivoire, c'est une victoire pour tous les pays d'Afrique et pour tous les pays du Tiers-Monde.
Une victoire pour Laurent Gbagbo également?
Aussi, mais pas uniquement.
Qui souffre aujourd'hui?
Non ! Laurent Gbagbo joue son rôle. Il mène on combat, il mène un combat auquel il a cru depuis toujours, donc il ne souffre pas. Quand tu es dans ce que tu crois, tu ne souffres pas. Donc c'est en cela que le vote de cette résolution est important. On n'a pas pu assujettir notre Constitution qui est l'expression de notre âme à une résolution qui est l'expression du vote de la maison de verre à New York. Et on ne pourra plus jamais le faire, ni pour nous ni pour aucun autre pays.
Faut-il croire maintenant en l'ONU?
A partir d'aujourd'hui, à partir de l'expression que les grandes puissances ont donnée, nous pensons qu'il y a un avenir, un futur pour les petits Etats. C'est cette victoire que je célèbre.
Maintenant pour la Côte d'Ivoire, évidemment il faut tirer les leçons. Si on dit qu'on ne peut pas assujettir notre Constitution, c'est qu'elle est rétablie, qu'elle vit dans toute sa splendeur. Et j'en tire les leçons et je gouverne à partir de notre Constitution.
Il y a eu plusieurs sommets dans le mois d'octobre passé et vous avez brillé par votre absence à deux grandes rencontres. Celle de l'Assemblée générale de l'ONU et celle de la Francophonie. Est-ce un boycott ou une action délibérée?
On n'a pas besoin d'aller jusqu'à New-York pour parler entre Chefs d'Etat. Donc depuis que je suis Président de la République, je me suis toujours fait représenter par mon ministre des Affaires étrangères pour qu'il n'y ait justement pas boycott. Mon pays est représenté, pas par moi, mais par quelqu'un qui tient la fonction de me représenter. Pour la Francophonie, c'est pareil. Nous avons un ministre de la Culture et de la Francophonie qui m'a représenté. Mais quand le pays est en crise, il y a des moments où l'on peut s'absenter et il y a des moments où vous sentez que les choses ne sont pas ( ). Il y a des problèmes à régler.
Pourquoi avez-vous accepté de participer aux sommets d'Abuja et d'Addis-Abeba alors que vous aviez déclaré, M. le Président, qu'il n'y avait plus de négociation sur la crise ivoirienne?
Mais je n'ai pas négocié. J'y ai été pour exposer le point de vue de la Côte d'Ivoire. Avez-vous vu qu'il y a eu négociation? Il n'y a pas eu de négociation.
Ça été houleux, n'est-ce pas?
Ah oui ! Mais j'ai été exposer qu'il n'y a plus de négociation justement. Le fait que j'ai vu l'ambiance à Abuja et à Addis-Abeba m'a permis de me battre à New York même si je n'y étais pas.
Comment vous êtes-vous battu?
Il y a 15 Etats au Conseil de sécurité. Il y a toujours des Etats à qui vous pouvez vous adresser pour qu'ils défendent votre point de vue. C'est comme ça la règle au niveau du Conseil de sécurité. Mais il a fallu que je fusse à Abuja et à Addis-Abeba pour comprendre quels sont les points qui seraient les pièges.
Quelle est votre analyse du communiqué qui a sanctionné le sommet d'Abuja puisque tout découle de là en fait? Il y a eu tellement d'interprétations ?
Oui, mais le sommet d'Abuja n'a pas de valeur juridique. Le communiqué qui a été lu après le sommet d'Abuja n'a aucune valeur juridique ; il ne lie pas les parties. Ce que nous avons décidé à Abuja, ce sont des recommandations à transmettre à Addis-Abeba, au Conseil de paix et de sécurité. Mais on n'a pas lu ça et on ne lit pas ça. Parce que ce sont des recommandations qui doivent rester secrètes et qui doivent être dévoilées à Addis-Abeba. Il y a un embargo sur ces recommandations, donc on n'en parle pas. Mais le communiqué que nous avons lu n'a aucune valeur juridique, c'est un texte qu'on donne à la presse.
Qu'en est-il maintenant d'Addis-Abeba?
Addis-Abeba aussi, c'est le Conseil de paix et de sécurité. Ce n'est pas la réunion des Chefs d'Etat de l'Union africaine. C'est différent. Et là aussi il y a 15 Etats, la Côte d'Ivoire n'est pas membre. J'ai été invité pour exposer le problème de la Côte d'Ivoire, pour exposer mon point de vue pour la sortie de crise. C'est ce que j'ai fait avant de rentrer chez moi.
Monsieur le Président, il y a un problème que tous les téléspectateurs voudraient comprendre. Pourquoi la France a ignoré toutes les décisions que vos pairs africains ont prises concernant la résolution de la crise de votre pays et a imposé sa propre résolution?
Mais demandez à la France. Parce que je me pose la même question que vous. Je crois qu'à quelque chose malheur est bon. Le fait que la France ait cherché à imposer une résolution qui n'avait rien à voir avec les décisions prises à Addis-Abeba a montré à tous les membres du Conseil de sécurité que trop était trop. Et donc les points les plus caricaturaux de ce projet de résolution ont été écartés. Et c'est ce qui fait aujourd'hui la liberté et la fierté de tous les Etats d'Afrique et du Tiers-Monde.
Est-ce à dire qu'on se retrouve en 1944 quand la France s'est retrouvée face au Vietnam?
Comparaison n'est pas raison, mais on se retrouve dans le cas de figure de 1941. Quand les Etats-Unis et la Grande-Bretagne déclaraient qu'il fallait aller dans les colonies, vers les "Self government". C'est ça. C'étaient encore les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Ce n'est pas par philanthropie mais c'est parce que l'intérêt du moment le commande. Aujourd'hui, l'intérêt de tous les Etats du monde commande qu'il ne faut pas laisser le Conseil de sécurité prendre une décision qui peut lier un Etat membre. Si on le fait, demain, le Conseil de sécurité peut prendre une décision et vouloir que cette décision lie les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Chine, la Russie. Cela a été inacceptable pour eux. Donc ils ont dit non. On se retrouve dans un cas de figure où le dossier ivoirien a renvoyé chacun des grands face à lui-même, face à son propre miroir. Ils disent «attention, la Côte d'Ivoire est membre de l'ONU comme nous-mêmes. Elle n'a pas le droit de veto, elle n'a pas l'arme nucléaire mais c'est un membre comme nous-mêmes. Et dans la charte de l'ONU, tous les Etats sont égaux. Alors si nous permettons au Conseil de sécurité de prendre des décisions qui vont s'imposer et qui vont remplacer la Constitution de Côte d'Ivoire, demain, le Conseil de sécurité peut se voir autorisé à prendre une décision pareille pour remplacer la Constitution américaine. Ce qui est inacceptable pour les Américains.» C'est pour cela je dis qu'à quelque chose malheur est bon.
Comment interprétez-vous le fait que les autorités françaises demandent à l'ONU de retirer votre pouvoir pour le remettre au Premier ministre? N'est-ce pas un autre coup d'Etat qui ne dit pas son nom?
Mais si. C'est pourquoi ; je dis que la réponse à cette question se trouve dans le premier problème qui a été posé. Parce que pour que cela fût, il aurait fallu qu'on sapât les bases de mon pouvoir. Or les bases de mon pouvoir entre deux élections, c'est la Constitution. C'est pourquoi, ils ont d'abord essayé de dire que la résolution remplace la Constitution en ce que les deux textes ont de contradictoire. Dès l'instant où les grands ont dit non, ça valait pour le second point. Ce n'était même pas la peine de discuter du second point.
Mais votre problème ( )
Moi, je n'ai pas de problème.
Oui, mais vous parlez de désarmement pour que les Ivoiriens puissent aller à la paix. Les rebelles disent aussi que tant que la Constitution n'est pas suspendue, ils ne vont pas déposer les armes?
Puisque la Constitution ne sera pas suspendue, comment vont-ils faire?
Donc la Côte d'Ivoire sera toujours divisée?
La Côte d'Ivoire ne sera pas toujours divisée, on va trouver une solution.
Laquelle?
On va trouver une solution
Mais laquelle?
Je ne vais pas vous le dire aujourd'hui.
La France serait-elle la solution du problème de la Côte d'Ivoire ou serait-elle une des actrices-clef?
Aujourd'hui, je pense que la France n'est pas la solution, je pense que la France est un des problèmes.
Pouvez-vous régler ce problème?
On verra plus tard. Mais le constat que nous faisons aujourd'hui, c'est que la France n'est pas dans la solution à la crise ivoirienne, la France est dans les problèmes aujourd'hui.
C'est un gros morceau?
Oui mais
Entre vous et le Président Chirac, je suppose que les relations sont vraiment au bas niveau?
Parce qu'entre la France et la Côte d'Ivoire les relations vont bien.
Je parle d'individu à individu?
Ah ! ça, c'est un autre problème ; mais c'est secondaire.
Le Président Chirac vous lance des pics et vous répondez par des pics. Une fois même, à Abobo, vous avez fait une déclaration très musclée. Vous avez dit «je suis un Président élu, je ne suis pas un sous-préfet. Je n'agis pas sous la dictée de quelqu'un». Mais c'était un pic?
Mais cela n'est-il pas normal? Y avait-il quelque chose de faux dans ce que j'ai dit?
C'est donc d'individu à individu?
Oui, mais le problème n'est pas là.
Il est le Président de la République de France et vous êtes le Président de la République de Côte d'Ivoire. Si vous deux n'êtes pas là, les deux Etats, la France et la Côte d'Ivoire vont fonctionner. C'est parce que vous êtes Chefs d'Etat que tout est bloqué.
Non ! Les choses fonctionnent. On continue de vendre ce qu'on vend à la France, on continue d'acheter à la France ce qu'on achète à la France. Les choses vont bien. Il y a des bateaux français qui arrivent ici, il y a des bateaux en provenance de la Côte d'Ivoire qui vont en France. Les avions viennent de Paris pour Abidjan, des avions partent d'Abidjan pour Paris. Donc les choses qui doivent fonctionner pour la vie quotidienne des gens fonctionnent normalement. Oui, les deux Chefs d'Etat, en ce moment, ne s'entendent pas. Mais cela n'empêche pas les deux pays d'exister et d'avoir des rapports normaux.
Encore une autre victoire pour vous, sans doute. Vous serez encore à la barre lorsque Jacques Chirac et Kofi Annan ne seront plus au pouvoir. Est-ce une victoire pour vous?
Mais ce n'est pas moi qui les fais partir et je ne leur fixe pas de transition.
Vous allez souffler un peu parce que ce sont les deux personnalités supposées être vos ennemis?
Je ne me connais pas d'ennemis. Mais je connais des gens qui agissent en dehors de la loi et du bon sens. Je ne comprends pas comment _dans ce siège où nous voulons que les Etats soient démocratisés_ on puisse tourner le dos à un Président élu pour soutenir des gens qui ne sont pas élus. Jusqu'à présent, je n'ai pas encore trouvé la solution à ce problème.
Vous avez déclaré, de manière nuancée, que si les Forces de la Licorne veulent partir, qu'elles s'en aillent?
Non ! un moment donné, on nous a dit que «si vous faites ça, nous allons faire partir nos forces.» Alors, je réponds si elles veulent partir, qu'elles partent. Je n'ai encore rien demandé mais si elles veulent partir, qu'elles partent.
Je voudrais faire une remarque, je ne sais pas si vous pouvez la partager avec moi. Vous semblez complètement isolé par vos pairs africains?
Oh oh Ne faites pas la même erreur que la France. C'est ce que la France a cru. Mais justement, quand nous avons fini la réunion d'Abuja, j'ai discuté avec un Chef d'Etat africain.
A.T.T. (ndlr: Amadou Toumani Touré du Mali)?
Non ! Après la réunion, j'ai discuté avec un des Chefs d'Etat africains qui a la réputation d'être un ami de la France d'ailleurs.
M. Bongo?
Non ! Il n'est pas de la CEDEAO ; donc il n'était pas à Abuja. Je lui ai donc dit ceci. Vous voyez l'erreur de la France, c'est que la France croit que l'Afrique peut lâcher Laurent Gbagbo pour elle. Elle ne sait pas que les Etats africains ont un autre réflexe qui est plus fort que leur lien avec la France.
Mais qui n'osent pas le dire publiquement?
Ils ne le disent pas publiquement, mais au moment des grandes décisions, c'est ce réflexe qui joue. Attention, je suis à la tête d'un petit Etat aussi. Ce qui arrive à l'autre peut m'arriver demain. Et la France sous-estime ce réflexe. Même les gens qui proclament leur amitié indéfectible avec tel ou tel Chef d'Etat à Paris, qui sont à Paris tout le temps, qui les embrassent tout le temps, au moment de prendre les grandes décisions, ils voient bien que leur Etat peut demain être dans la même situation ou a déjà été dans la même situation que la Côte d'Ivoire. Et ils ne voudraient pas qu'on prenne demain telle ou telle décision à leur encontre. Donc ils se gardent de ( ). Et c'est ça que la France, je crois, tout au long de cette crise, a sous-estimé.
Pensez-vous qu'elle a compris aujourd'hui?
Je ne sais pas. Mais je souhaite qu'elle le comprenne pour elle-même. Parce qu'il est bon que la France ait de bons rapports avec les Etats africains. Mais pour cela, il faut qu'elle comprenne la nature des rapports qu'elle doit avoir les Etats africains. Il faut qu'elle comprenne chez les dirigeants africains les dits et les non dits. Il faut qu'elle le comprenne. Si elle n'est pas capable de comprendre leurs silences et de lire leurs angoisses et leurs interrogations, elle ne pourra jamais avoir une bonne politique avec les Africains.
Souhaiteriez-vous que la France engage d'autres formes de coopération avec les Etats africains?
Qu'elle comprenne d'abord ce qu'est l'Afrique.
C'est elle qui a quand même colonisé l'Afrique francophone. Ça lui donne l'impression d'un droit de veto?
Ça donne l'impression. Justement, vous avez utilisé une bonne expression, ça donne l'impression. Mais est-ce que le fait est? Sinon la France ne serait pas dans ces difficultés-là en Côte d'Ivoire. Au niveau de l'impression, bien entendu. On a l'impression que, on a l'impression que, on a l'impression que ( ). Mais quelle est la réalité? La réalité, c'est que l'Afrique ne lâchera pas la Côte d'Ivoire, ne lâchera pas un des siens pour la France. C'est ça et elle ne l'a pas compris.
Le bruit a couru, pendant que vous étiez dans les différents sommets, que vous avez donné une forte somme d'argent au Président malien Amadou Toumani Touré. Que s'est-il passé entre lui et vous?
J'ai été peiné et j'ai eu mal. J'attendais justement que cette résolution soit votée pour que je lui envoie une délégation, parce que je pense que pour un homme de sa trempe, avec la dignité qu'il a, il a dû souffrir et avoir mal. Moi, je ne connais pas Amadou Toumani Touré parce qu'on est président. Je le connais il y a longtemps. Je le connais au moins depuis 1992. Au moins. On s'est rencontrés dans les voyages. Je suis allé quelquefois lui rendre visite. Il est venu me voir. On se connaît depuis tellement longtemps. On n'a jamais eu de rapports d'argent. Celui qui a lancé ce bruit, c'est certainement lui qui ne veut pas que nous ayons des rapports d'amitié. Quand cette guerre a commencé en Côte d'Ivoire, Toumani Touré est venu ici. Il a pris mon avion pour se promener dans les capitales africaines. Il est allé voir Taylor à qui il a dit : «Attention, n'attaque pas la Côte d'Ivoire. Fais gaffe, sinon tu vas y laisser ta peau». Avant ça, je n'étais pas Président quand le général Guéi était au pouvoir. Toumani Touré est venu voir le général Guéi. On a parlé. Il a dit au général : "Attention, ne sois pas candidat. Laisse tomber cette affaire, c'est passé pour toi ». Mais les gens ne savent pas cela. J'ai des rapports anciens avec Toumani Touré. Et tout ce qu'il a fait pour la Côte d'Ivoire, il l'a fait avec son argent. Moi, je ne suis pas assez riche pour lui donner de l'argent. Vous comprenez? Ce que nous souhaitons en tant que deux Chefs d'Etat, c'est que la guerre finisse et que le Mali, dont le port est à Abidjan, se réveille et que la Côte d'Ivoire se réveille. Nous voulons faire le chemin de fer en commun, etc. On a tout un tas de projets en commun.
A Abuja, le Président nigérien, paraît-il, vous aurait intimé l'ordre de respecter les résolutions que vos frères africains devraient prendre. Dans le cas contraire, il vous traînerait devant le TPI
Qui vous dit des choses comme ça?
Ça a été écrit dans la presse.
Oui, mais vous êtes un journaliste. Vous savez très bien que vous êtes capable de dire la vérité ; mais vous êtes aussi capable de dire des bêtises. Comment peut-on intimer un ordre au Chef d'Etat de la Côte d'Ivoire? Comment un autre Chef d'Etat peut-il intimer un ordre au Chef d'Etat de la Côte d'Ivoire? Qui peut intimer un ordre au Chef d'Etat de la Côte d'Ivoire? Au nom de quoi? Cela n'a pas été, cela n'est pas et cela ne sera jamais. En tout cas tant que c'est moi qui suis à ce poste.
Comment réagissez-vous à la mise à l'écart du moins cavalière du Président sud-africain Thabo Mbeki de la médiation ivoirienne?
Là encore, c'est une erreur de lecture. Dans ce débat qui vient d'avoir lieu à l'ONU, il a joué un rôle très important en m'aidant (parce que là il n'est plus médiateur) à toucher des Etats même du Conseil de sécurité, en écrivant. Son ambassadeur, qui n'est pas encore membre (du Conseil de sécurité) a même pris la parole pour dire : «Ce qu'on propose-là, c'est un changement de régime». Ils ont tapé du poing sur la table, et joué un rôle important. Et ça, ils ne l'auraient pas fait s'il était encore médiateur. Regardez tout le continent africain. On se connaît. Qui est capable de dire à l'Afrique du Sud : «Toi, quitte-là?Qui en est capable ?» C'est le pays le plus grand et le plus riche dans toute l'Afrique. Qui est capable de lui tenir ce langage-là? C'est le pays le plus puissant de toute l'Afrique.
Des jeunes Burkinabè réunis au sein de la Confédération panafricaine (qui défend la liberté et la dignité de l'Afrique) viennent de vous soutenir au cours de leur assemblée en vous rendant un hommage très appuyé. Comment réagissez-vous Monsieur le Président?
Mais ce sont des Africains ! Ce n'est pas parce qu'ils sont Burkinabè qu'ils ne sont pas Africains ! Moi, je connais le Burkina et le Burkina me connaît. C'est parce que je suis devenu Chef d'Etat que je n'y vais plus souvent. C'est là-bas que j'allais passer toutes mes vacances.
C'est la base-arrière de la rébellion
Oui, mais il ne faut pas confondre un peuple avec des gens qui sont au pouvoir ; ou bien des gens qui font ceci ou cela. Même Blaise, c'est mon ami personnel.
Vous ne l'avez pas salué à Abuja.
Ha si !
Un journal l'a écrit.
Qui l'a écrit? Il a pris l'avion juste avant moi. On était trois à causer et à faire des projets de sortie de crise en Côte d'Ivoire. Il y avait Blaise Compaoré, ATT et moi-même, dans le salon de l'aéroport. On était les trois qui attendions nos avions, on a encore fait des projets. Il faut savoir que nous trois, nous nous sommes déjà retrouvés trois fois à Bamako, chez ATT, pour réfléchir sur la crise ivoirienne et sur les perspectives d'en sortir. Et rien ne dit que nous n'allons pas nous retrouver encore. Nous allons à nouveau nous retrouver à Bamako, nous trois. Car les deux pays frontaliers qu Nord plus la Côte d'Ivoire, c'est important qu'ils aient un dialogue fréquent. Nous sommes de la même génération, Blaise est le plus jeunes, je suis le plus âgé, ATT est le deuxième. Nous nous connaissons, nous discutons le plus souvent. Tous les trois, nous discutons très souvent. Ou bien on se voit ou bien on discute au téléphone ou bien on s'envoie des délégations. Venant de jeunes Burkinabè donc, ça ne me surprend pas justement. De tous les pays d'Afrique de l'Ouest, le Burkina a les gens qui connaissent le mieux la Côte d'Ivoire. Et ce sont les jeunes qui me connaissent le mieux.
Entre M. Banny et vous alors que nous sommes en novembre, vous vous êtes adressé à la nation ivoirienne où vous avez rassuré les Ivoiriens de rester sereins, que vous êtes toujours à la barre. Et M. Banny a riposté pour dire : «Le président dit qu'il est à la barre, mais moi j'aurai les pleins pouvoirs parce que l'ONU m'a donné mandat de prendre des décrets-lois Qu'est-ce qui ne va pas entre vous en ce moment?
Tout va bien. Le Premier ministre Banny, c'est mon Premier ministre.
On ne vous l'a pas imposé?
Oui, mais si on me l'avait imposé, j'aurais pu nommer plusieurs autres avant lui. On m'avait proposé plusieurs listes que je n'ai pas voulu nommer. Ce qui fait qu'il est Premier ministre, c'est parce que j'ai accepté de le nommer. C'est mon Premier ministre. Quelle que soit la manière dont il est arrivé, c'est mon Premier ministre. Même s'il y avait donc des différends, je ne les étalerais pas. Je dis que nous nous conformerons à la Constitution ivoirienne.
Parlons des déchets toxiques. En tant que Président de la République, vous êtes le garant du bien-être et de la santé de vos concitoyens. Comment expliquez-vous qu'une telle catastrophe s'abat sur votre peuple abidjanais?
Ce n'est pas parce qu'il y a un gardien dans une maison qu'un incendie ne peut pas s'y déclarer. Ou bien que des voleurs ne s'y introduisent pas. Il y a toujours des malheurs qui arrivent malgré les dispositions qui sont prises. Ce malheur est arrivé. Il nous permettra de changer notre armature. Il nous permettra aussi de changer nos habitudes. Pour le moment, il nous faut soigner le mal. C'est ce que nous faisons. Après, on fera le reste. Les gens enquêtent, les procédures judiciaires avancent, les enquêteurs sont déjà partis en Estonie, ont parlé avec des ambassadeurs, des diplomates, des hommes de droit là-bas. Les enquêtes continuent et elles se termineront par une procédure judiciaire.
M. Konan Banny a pris une décision très musclée de suspendre le gouverneur du district d'Abidjan, le Directeur général du Port, celui de la douane. Est-ce qu'il vous a consulté avant de prendre une telle décision?
Il m'a consulté.
C'est vous qui lui avez demandé de prendre cette décision?
Non. Je dis qu'il ma consulté.
Vous lui avez donné votre accord?
Il m'a consulté. Je n'avais pas de raisons de ne pas donner mon accord. Si c'est pour que la vérité éclate
C'est vous qui avez nommé ces personnalités et il les a révoquées
Il ne les a pas révoquer, puisque c'est ma signature qui peut les révoquées. La suspension n'est pas la révocation. S'il les avait révoquées, j'allais dire : «Non, halte-là». Il ne les a pas révoquées parce qu'il ne peut pas les révoquer.
Il y a eu des enquêtes menées par le procureur de la République, le juge d'instruction
Ça c'est pareil. Le juge d'instruction, parce que l'affaire est confiée au procureur de la République qui saisit un juge d'instruction. Cela est la voie royale pour aller à un procès.
La voie de la Primature était-elle un peu de trop?
Ça c'est une autre chose. Mais il n'y a jamais trop de Je crois que les Ivoiriens ont été tellement choqués par ce scandale, que tous ceux qui ont des pouvoirs de chercher à comprendre ont cherché à comprendre. L'Assemblée nationale, la Primature, tous ceux qui ont ce pouvoir de faire des commissions et d'entendre des gens ont cherché à le faire. Au lieu de raisonner en termes de trop ou de pas assez, il faut le voir en termes de choc que les gens ont reçu. Chacun veut donc comprendre, chacun veut savoir.
Il se trouve que Madame votre épouse a été nommément citée par un journal. Si d'aventure sa responsabilité était engagée. Que feriez-vous?
Je vous apprends que ce journal est déjà condamné à payer quinze millions de francs d'amende. Depuis à peu près une semaine, le journal est en train d'être poursuivi pour diffamation. Il a été condamné à payer l'amende pour s'être attaqué à des personnalités, comme ça, sans base.
Qu'est-ce que l'Etat a fait pour les victimes et leurs familles? Puisqu'il y a eu dix morts, Monsieur le Président.
Nous leur avons donné des sépultures dignes de ce nom. J'ai moi-même parcouru toutes les familles que nous avons pu retrouver, parce que ce n'était pas facile, pour leur exprimer la compassion de l'Etat. Les actions en justice sont en cours et l'on leur a donné ce qu'on pouvait leur donner. Mais ça ce n'est rien. Le tribunal va dire les dommages et intérêts auxquels ces familles ont droit.
Alors quel est l'état des lieux aujourd'hui à Abidjan?
C'est mieux qu'au début.
L'air est mieux à être respiré?
Vous savez qu'à Abidjan, il y a eu les déchets toxiques ; mais il y a aussi les déchets ordinaires qui jonchent les rues à cause de la saturation de la décharge d'Akouédo. Et ça aussi, c'est une autre source de problèmes.
Qu'est-ce que vous comptez faire?
On a déjà trouvé un lieu pour créer un autre centre de décharge, mais ce n'est pas encore prêt. Le ministre de l'Environnement et celui de la Santé cherchent des solutions palliatives pour le moment.
Dans le dossier des déchets toxiques, le bruit a couru partout que vous auriez arrêté et emprisonné des journalistes sous le prétexte qu'ils auraient attaqué votre épouse ou l'auraient accusée.
Mais c'est que ceux qui ont dit cela ne parlent pas de moi. Depuis que je suis au pouvoir, aucun journaliste n'a été mis en prison parce que nous avons eu des journalistes qui étaient proches de nous qui ont été trop souvent arrêtés. Et je me suis juré de ne jamais mettre un journaliste en prison. Mais j'ai fait mieux. J'ai mis dans loi qu'aucun journaliste n'ira en prison pour les opinions exprimées dans le cadre de son travail. En clair, il est interdit par la loi, de mettre un journaliste en prison. La loi en Côte d'Ivoire, depuis que je suis au pouvoir, interdit de mettre un journaliste en prison dans le cadre de son travail. Non seulement dans le cadre des déchets toxiques donc, aucun journaliste n'a été arrêté, mais il est même interdit d'en arrêter. Je ne sais pas s'il y a beaucoup de pays comme ça dans le monde, mais en tout cas, nous, on a pris cette loi que j'ai promulguée et nous sommes tranquilles.
Parlons de la grève des planteurs. L'Association des producteurs de café-cacao de Côte d'Ivoire a observé des jours de grève. Ce qui dénote que ça ne va pas dans la filière. Quelles sont les dispositions qu'en tant que Président de la République, vous entendez prendre pour les sécuriser, pour juguler tous leurs problèmes?
Vous voyez, qu'il n'y a plus de grève. Cela veut donc dire que j'ai déjà pris des décisions pour qu'il n'y ait plus de grève.
Que s'est-il passé?
Je les ai reçus, j'ai parlé avec eux, j'ai dit ce qu'on pouvait faire et ce qu'on ne pouvait pas faire. Ils ont compris et ils ont cessé la grève. Mais je voudrais vous dire que depuis que la Côte d'Ivoire est indépendante, ce n'est pas la première fois qu'il y a la grève dans ce secteur d'activité.
A chaque campagne, vous fixez des prix bord-champ qui ne conviennent pas toujours aux paysans. La preuve, cette année, vous avez fixé le prix du kilo de cacao à 400 FCFA, ce qui est l'équivalent de 0,62 Euro. Et les planteurs, sur le terrain, voulaient 600 FCFA, soit 0,92 Euro.
Il y a une erreur dans ce que vous dites. Vous dites: «Vous fixez». Nous ne fixons pas. L'Etat de Côte d'Ivoire ne fixe plus le prix d'achat. Depuis les réformes que nous avons faites à la fin de l'année 2006, qui avaient été préparées par le gouvernement Seydou Diarra, au moment de la transition militaire, réformes que nous avons avalisées et complétées. Depuis ce temps, ce sont les paysans eux-mêmes, par la BCC, la Bourse du café-cacao, qui fixent les prix d'achat aux paysans. Ce n'est donc plus l'Etat. Il ne faut pas le dire comme vous le dites. C'est justement ce que j'ai demandé aux paysans. Je leur ai demandé : «Mais contre qui êtes-vous fâchés? Contre qui faites-vous la grève, puisque c'est vous qui fixez le prix d'achat?»
Les planteurs trouvent que c'est trop énorme ce qu'ils payent à l'Etat pour sortir le café et le cacao.
Ce n'est pas trop énorme. Je leur ai rappelé que le DUS (Droit unique de sortie. Ndlr) n'a pas varié. Jusqu'en 2002, le café a été acheté à 1200 F le kilo, bord champ. Il ne se plaignaient pas du DUS.
Est-ce que la dissolution de la Caisse de stabilisation arrange les choses? Parce que j'ai l'impression qu'il y a trop de charges que les planteurs n'arrivent pas à supporter.
Mais vous dites la même chose que ce que je leur ai dit. J'ai dit que toutes les structures qui sont en place et qu'eux-mêmes animent sont lourdes ; il faut alléger les charges. On a l'ARCC (l'Autorité de régulation du café-cacao), la BCC, la FGCC, le FRC, le FDPCC etc. Les charges sont trop lourdes. Si l'on veut donc augmenter le prix d'achat bord champ aux paysans, il faut d'abord qu'ils voient comment diminuer les charges de ce secteur. Et l'on peut le faire. A partir de ce moment, nous pouvons les aider. Mais c'est à eux de nous le demander. C'est à eux de nous poser des questions. S'ils veulent qu'on les aide, on le fera ; on est dans une situation aujourd'hui où nous ne pouvons pas leur imposer de changer comme ci ou comme ça. Mais si l'argent que la filière génère est volé, alors nous pouvons les poursuivre.
Propos recueillis par Paulin N. Zobo et Pascal Soro
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