Saint-Martin, l'île où les gendarmes ne font pas la loi
02.07.07 | 09h34
Ce cri d'alarme, c'est celui d'un militaire en colère : "J'ai peur pour nos familles. Il faut que Paris comprenne que la chair à canon appartient aux livres d'histoire et qu'un gendarme doit être respecté." Lancé sur Internet le 16 février, il émane de l'un des 115 gendarmes installés à Saint-Martin, une île des Antilles située à 250 kilomètres de la Guadeloupe. 80 000 habitants y vivent, la moitié côté français et l'autre côté néerlandais.
Quatre jours auparavant, son collègue Raphaël Clin, 31 ans, était mort, fauché par un chauffard à moto. Aujourd'hui, les gendarmes de la brigade de Marigot, sur l'île de Saint-Martin, voudraient retrouver un peu de sérénité. La colère est retombée, mais les questions demeurent. "Mon mari a été envoyé sur un "run" (course de moto illégale sur la voie publique) où il y avait une centaine de personnes et ils n'étaient que deux gendarmes. Pourquoi ?", s'interroge Stéphanie Clin, l'épouse de la victime.


Assise sous le porche où la vingtaine de familles qui vivent dans cette caserne de la gendarmerie de Marigot se retrouvent habituellement pour papoter, Stéphanie Clin accepte de dire une fois de plus - "la dernière" - l'étendue de sa douleur. Ce dimanche 12 février, vers 7 heures, son mari était parti avec un collègue afin de relever les plaques minéralogiques des participants à la course illicite. La veille, ils avaient obtenu un renseignement sur le déroulement éventuel de cette manifestation. Arrivés sur les lieux dans le quartier Bellevue, le long de la ligne droite de la nationale 7, Raphaël Clin et son collègue ont constaté que le renseignement était exact. Selon le commandant Martial Meuriot, chef de l'escadron de Saint-Martin, ils ont alors appelé du renfort.


Raphaël Clin était sur la chaussée, lorsqu'une moto lancée à grande vitesse l'a percuté. Sa mort quelques heures plus tard à l'hôpital de Saint-Martin a provoqué une vive émotion. "Choquée" par des propos que le procureur de la République à Basse-Terre (Guadeloupe) a qualifiés "d'hostiles et de racistes", Stéphanie Clin n'a pas compris et ne comprend toujours pas pourquoi, "alors qu'un homme est en train de mourir, certains l'injurient, tandis que d'autres se réjouissent en chantant".


Au-delà du chagrin de cette jeune femme, c'est toute la brigade de Marigot - une trentaine d'hommes, officiers compris - qui a laissé exploser un mécontentement aussi retentissant qu'inhabituel chez les gendarmes. Plus qu'une simple grogne, un véritable ras-le-bol. Furieux de ne pas être écoutés par une hiérarchie qui ne semble pas avoir pris d'emblée la mesure de leur désarroi, les gendarmes ont fermé la brigade. Du lundi 13 au vendredi 17 février, la grille d'entrée est restée cadenassée. Grève ? Le mot est tabou chez ces militaires. Un mouvement de colère, à coup sûr, nourri de rancoeurs, que "le drame a permis de libérer", assure l'un d'eux.


Lors de sa venue sur l'île, le 15 février, pour la levée du corps de Raphaël Clin, le général Dominique Norois, numéro deux de la gendarmerie nationale, l'a éprouvé. Sa rencontre avec les hommes de Marigot a été orageuse, au point que, trois semaines plus tard, le directeur général de la gendarmerie, le général Guy Parayre, s'est déplacé à Saint-Martin. Histoire de calmer les esprits, il a annoncé l'arrivée prochaine de treize gendarmes supplémentaires, avant d'aller dîner à la brigade de Marigot pour recadrer en douceur des troupes traumatisées par la mort de leur collègue et remontées contre leurs supérieurs.


Dans son bureau de commandement, non loin de Marigot, au lieu-dit la Savane, le chef d'escadron Meuriot ne nie pas la "révolte" de ses gendarmes. "Ils ont été très affectés et nous avons compris cela", insiste-t-il. A écouter les intéressés, on entend autre chose que du chagrin. Par le biais d'Internet, un gendarme anonyme de Marigot dissimulé sous le pseudonyme de Christian n'a pas mâché ses mots : "La situation est explosive. Nous ne travaillons plus depuis dimanche. Nous sommes prêts à arrêter de travailler définitivement", écrit-il le 16 février.


Crainte d'agressions dans une atmosphère qui serait marquée par un racisme anti-Blancs ? Un mois plus tard, le temps n'est plus aux propos comminatoires, mais le ressentiment n'est pas apaisé. S'ils évoquent l'hostilité envers l'autorité qu'ils représentent et l'animosité de certains jeunes à leur égard, ils ne décrivent pas un climat de racisme ni d'agressivité particulière. En revanche, ils exposent la difficulté qu'ils ont à accomplir leur mission sur cette île "isolée" où ils essaient de faire respecter la loi, dans un lieu où cette loi est encore loin d'être admise.


"On a le taux de défèrement au parquet le moins important des Antilles, alors qu'on a le taux de délinquance le plus élevé. Les délinquants se sentent sur une terre sans loi et, nous, nous avons un sentiment d'impuissance", déplore un gendarme qui a requis l'anonymat. Un autre fustige "la batonnite aiguë", la course au résultat à laquelle la hiérarchie les soumet. Leurs épouses constatent que leurs maris, volontaires pour trois ans, sont "stressés, surchargés de travail". L'une d'elles, arrivée ici il y a deux ans et demi, a "détecté le malaise" de son époux sans que celui-ci ne lui en ait "jamais parlé". "Il dort mal, ne s'amuse plus avec les enfants. Il n'est jamais là", confie-t-elle.


"Lorsqu'on poursuit un délinquant, il lui suffit de passer côté hollandais pour échapper à notre surveillance", constatent amèrement les gendarmes. Aucune frontière, aucun poste de douane ne sépare les deux parties, où, d'un côté comme de l'autre, la langue parlée est l'anglais et la monnaie de référence le dollar américain. Les règles varient selon qu'on circule côté français ou côté néerlandais. Ainsi, le port du casque, obligatoire en France, ne l'est pas dans la partie néerlandaise. Le contrôle de l'immigration en provenance d'Haïti, de Saint-Domingue et des autres îles environnantes écrasées par la misère ne répond pas non plus aux mêmes critères. Souple côté hollandais, il est soumis aux lois de la République dans la partie française. Il en va de même pour la réglementation du travail et des entreprises.


Cette situation unique en son genre rend l'exercice de l'autorité pour le moins aléatoire. "Il faut des efforts d'adaptation pour les gendarmes", admet le commandant Meuriot, qui reconnaît que ses hommes endurent "des charges de travail au-dessus de la moyenne". Les gendarmes de Saint-Martin traquent autant les délinquants que les administrés recherchés par les différents services de l'Etat. "On est appelé nuit et jour pour des missions qui ne relèvent pas toujours de la sécurité. On travaille pour toutes les administrations : la DDE, l'Urssaf et d'autres", assure l'un d'eux. "Notre activité est polluée par toutes ces tâches dont la sous-préfecture nous inonde", tempête le commandant Meuriot.


Sur cette île où eux seuls incarnent l'autorité de l'Etat, puisque c'est en Guadeloupe que siègent les autorités de tutelle - préfecture, conseil général, parquet et tribunal de grande instance -, les gendarmes ont le sentiment d'un isolement que seule une tragédie comme celle survenue le 12 février peut rompre, le temps d'un hommage vite oublié.