Regard sur la campagne américaine.
Si l'investiture démocrate échappe à Hillary Clinton, elle pourra se dire que Barack Obama était imbattable, qu'il a bénéficié d'un contexte favorable, qu'il a mené sa candidature de main de maître, porté par un enthousiasme populaire inattendu. Mais la sénatrice de New York devra aussi constater qu'elle a été battue sur son terrain de prédilection : la stratégie. Même si elle tente désormais d'y remédier, ses mauvais calculs initiaux pourraient lui donner des regrets.
Le message :
Jouer «l'expérience» contre le «changement» relève d'un étrange pari de la part du couple Clinton. Bill, en 1992, avait battu Bush père précisément sur les thèmes du changement et de l'espoir (le p'tit gars de Hope, bourgade de l'Arkansas dont est aussi originaire Mike Huckabee.) Hillary a oublié que le long parcours du combattant imposé par les primaires sert justement à mettre à l'épreuve des visages nouveaux. «En opposant le style à la substance, elle ressemble au vendeur de voiture essayant de convaincre un acheteur que sa grosse berline représente une meilleure affaire que le coupé sexy disponible au coin de la rue», a observé Gerald Seib dans le Wall Street Journal.
Le projet :
«Retour vers le futur» : offrir une restauration des années Clinton, même si elles n'ont pas laissé que de mauvais souvenirs, était-ce assez ? Cette posture a fait d'elle la candidate du passé face à une promesse d'avenir. Un phénomène accentué par la mise en avant systématique de Bill : les Clinton ont pensé qu'ils ne pouvaient pas le cacher, qu'ils n'avaient d'autre choix que d'assumer son bilan. Pourtant, il aurait sans doute pu se retrancher derrière le devoir de réserve attendu des anciens présidents pour soutenir sa femme à distance, comme l'avait fait George H. W. Bush avec son fils en 2000.
Le positionnement :
Confrontée à l'animosité d'une frange irréductible de la population (selon l'institut Gallup, 44% des Américains excluaient de voter pour elle), Hillary a cru surmonter cet obstacle en mettant en avant le travail bipartisan accompli avec les républicains au Sénat. Ainsi, elle s'est positionnée au centre, où se livre une élection générale, avant même de rallier la base militante du parti, par définition plus à gauche. De plus, l'ancienne First Lady n'a pas vu venir la mobilisation des jeunes et a mal mesuré l'impact d'Internet, phénomène pourtant esquissé quatre ans plus tôt par Howard Dean. Si les Clinton étaient propriétaires du Parti démocrate d'hier, celui de demain appartient à Barack Obama.
Les moyens :
Le plus étonnant, c'est la mauvaise gestion des paramètres fondamentaux de la campagne : le temps, le terrain et l'argent. En s'appuyant sur les grands financiers du Parti démocrate, Hillary a très vite atteint le plafond de 2.300 dollars par personne, alors qu'Obama créait un vivier inépuisable de petits donateurs. En se concentrant sur les grands Etats comme la Californie et New York, elle a laissé un vaste champ libre à son rival, qui a remporté 80% des caucus. Et elle était si certaine de sceller l'investiture lors du Supermardi le 5 février qu'elle a dépensé sans compter (100.000 dollars en petits-fours dans l'Iowa, 30.000 dollars en chambres d'hôtels dans le Nevada), jusqu'à devoir puiser dans sa fortune personnelle.
L'adversaire :
Hillary Clinton a manifestement sous-estimé Barack Obama. Elle s'est laissé piéger comme un papillon par une lampe : focalisée sur sa rhétorique, elle a vu un peu tard son armée de volontaires, son organisation de terrain implacable, ses moyens sans cesse renouvelés. Lui a parfaitement anticipé la stratégie de l'adversaire : face aux avantages que conférait à Hillary sa notoriété dans les grands Etats lors du Supermardi, il a intelligemment misé sur les petits pour rester à portée de tir.
La problématique est en train de s'inverser. Hillary avait misé sur un KO le 5 février, Barack sur une stratégie de grignotage. Maintenant, c'est lui qui aurait besoin d'un KO pour faire décrocher la sénatrice et décourager les cadres du parti de la rejoindre. Il y a échoué le 4 mars au Texas et en Ohio. Il n'est pas sûr d'y parvenir le 22 avril en Pennsylvanie. Son staff de campagne affirme qu'il peut s'en passer, puisqu'il est en tête. Mais peut-on battre un Clinton à l'usure ?
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Le jour où Hillary décrochera…
Tous les experts s'accordent à penser qu'aucun autre candidat qu'Hillary Clinton n'aurait pu résister aussi bravement à la « vague Obama ». Mais ils sont aussi unanimes à prédire qu'elle ne peut plus rattraper son retard.

Pourtant, les responsables démocrates semblent pétrifiés, comme devant un patient auquel on n'oserait pas annoncer le diagnostic fatal. « Si l'on parlait de n'importe qui d'autre qu'Hillary, nous déclarerions déjà Obama vainqueur », reconnaît Joe Trippi, l'ancien chef de campagne de John Edwards. Quel que soit le mode de calcul (nombre de victoires, de délégués, ou vote populaire), la sénatrice est à la traîne. Elle le resterait même si elle gagnait les dix dernières primaires, un scénario improbable. « Ça a été une campagne si bizarre qu'on hésite à faire confiance aux chiffres », observe l'analyste Charlie Cook. Mais la réalité est là : seul un événement dramatique ou une manoeuvre souterraine pourrait lui permettre d'obtenir l'investiture démocrate à la convention de Denver.

Comme si cette menace était dans l'air, personne n'ose siffler la fin du jeu, quand bien même il risque, en s'éternisant, de profiter à l'adversaire John McCain. Quiconque a l'audace d'anticiper la fin prévisible de la partie est aussitôt plaqué sans ménagement par l'équipe Clinton. Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, vient de recevoir une lettre signée par 21 bienfaiteurs démocrates rappelant avec insistance leurs généreuses contributions au parti. Ils lui reprochent d'avoir dit qu'à son avis, les superdélégués (siégeant ès qualité à la convention) ne devraient pas modifier le résultat du vote populaire. « Les primaires ne sont pas finies et nous vous prions instamment de clarifier votre position sur les superdélégués », écrivent ces supporters de Clinton.
Le souvenir de 1924
À ses partisans, l'ancienne First Lady promet de poursuivre la lutte « jusqu'à Denver ». Elle y est encouragée par son mari, jamais enclin à concéder une défaite. « Quand elle gagne du terrain, ils disent : mettons fin à tout ça, ne nous divisons pas », ironise Bill à propos de l'équipe adverse. Les sondages indiquent pourtant que 20% des électeurs d'Obama et de Clinton préfèreraient voter pour McCain en novembre que pour leur rival démocrate. « Elle est incroyable, elle possède l'audace du sans espoir », commente David Brooks dans une allusion aux mémoires d'Obama, « L'audace de l'espoir ». Le chroniqueur conservateur du New York Times évalue ses chances à 5% et prédit sa « longue défaite : pendant trois mois ou plus, la campagne va continuer sur le mode Verdun. »

Newsweek a fouillé le passé pour voir si les Clinton savaient perdre. Le magazine a découvert « leur côté sombre » : « l'auto-apitoiement maussade » de Bill après avoir perdu le poste de gouverneur de l'Arkansas en 1980, « la paranoïa et le désir de revanche » d'Hillary. Si 75% des démocrates rêvent d'un « ticket » Clinton-Obama (ou Obama-Clinton), à en croire un sondage Gallup, c'est surtout parce qu'il offrirait la solution la plus simple au problème. En même temps, les deux tiers sont lucides et s'attendent à ce que le pugilat se poursuive jusqu'à la convention. Dans un article hilarant, le Washington Post a revisité le cauchemar du forum de 1924, où 103 tours de scrutin avaient été nécessaires pour produire un vainqueur, John Davis, laminé quatre mois plus tard par le républicain Calvin Coolidge.

« Ou bien le parti s'aligne derrière le candidat en tête au mois de juin, ou bien il s'autodétruira en août à Denver », prédit le consultant démocrate Bill Carrick. Encore faudrait-il qu'Hillary se retire avec grâce ou qu'on la pousse vers la sortie. Le gouverneur du Tennessee, Phil Bredesen, suggère d'organiser une sorte de caucus des superdélégués avant l'été afin de régler la question. Barack Obama s'y montre favorable, estimant que le candidat investi n'aura pas trop de deux mois supplémentaires pour préparer sa campagne contre John McCain. Hillary Clinton préfèrera-t-elle l'option 1924 ?
Source: Le Figaro