L’État haïtien a déjà cédé à des groupes privés la gestion de la Minoterie d’Haïti et du Ciment d’Haïti, devenus respectivement Les Moulins d’Haïti et Le Ciment national. Aujourd’hui, la compagnie d’État des télécommunications (Téléco) est en passe d’être privatisée. Inquiet, le syndicat de cette entreprise dénonce ce qu’il appelle une vaste campagne de « liquidation ». Les secteurs sociaux, quant à eux, crient au scandale.
Compagnie florissante il y a un peu plus de 15 ans, vache maigre aujourd’hui, la Téléco s’apprête à faire le grand saut vers la privatisation. Après deux ans de mise en scène et de tractations diverses, le feuilleton semble arriver à terme avec l’ouverture des offres par le Centre de modernisation des entreprise publiques (Cemep), le mercredi 30 décembre 2009. La compagnie vietnamienne Vietel est en pôle position pour remporter le gros lot avec une proposition de 59 millions de dollars américains pour 70 % d’actions, alors que l’État en réclame 60 millions pour 60 % d’actions. Exaspération des employés, inquiétudes des citoyens, pression des organisations sociales : l’État qui espère, hélas, continuer avec les négociations avec la firme étrangère, se trouve au pied du mur.
Guy Numa, responsable du Mouvement démocratique et populaire (Modep), estime que la distribution des biens publics à des entreprises privées et/ou étrangères, rentre dans le cadre de la politique néolibérale débutée dans les années 1980. « Avec la cession de Ciment d’Haïti ou encore de la Minoterie d’Haïti, l’expérience montre que les prix des produits ont augmenté alors que les services sociaux de base en faveur des employés diminuent. Hormis quelques miettes pour l’État, tout l’argent va directement dans les poches des nouveaux propriétaires », soutient-il.
La Téléco…
Le responsable de Modep est très remonté contre toute éventuelle privatisation de la Téléco. « Le gouvernement et les nouveaux opérateurs s’arrangent pour garder et maintenir l’entreprise dans un état de dysfonctionnement tel qu’il devienne déficitaire en vue d’appliquer leur plan hypothétique pour la société », soutient-il.
« Nous allons dès lundi, écrire au Parlement haïtien pour lui demander de jouer sa partition en vue d’empêcher cette liquidation », annonce Guy Numa.
Rappelons qu’une telle démarche a déjà été entreprise en juillet 2007 au moment où la privatisation de la Téléco était à ses premiers balbutiements.
Inquiétudes des employés de la Téléco
Au niveau du personnel de la Téléco, habitué à des vagues de révocation massive, c’est la grande inquiétude. Jean Mabou, secrétaire général du syndicat, assimile la privatisation de la Téléco à une liquidation préparée.
« Depuis l’arrivée de l’actuelle équipe en 2006, il y avait des velléités à conduire la compagnie vers le chaos en vue d’arriver là où nous sommes aujourd’hui. Les lignes ne sont pas réparées, pas de maintenance dans le réseau, abandon des matériels logistiques pour de légers problèmes. Bref, l’objectif était de garder l’entreprise dans un état déficitaire en vue d’arriver à cette fin », estime le syndicaliste qui compte 25 ans de service à l’institution.
Jean Mabou poursuit : « Déjà près de 3 000 employés ont été révoqués sans véritable prime d’assurance. On leur avait donné quelques milliers de gourdes pour assurer leur survie, pas leurs fonds de pension. Aujourd’hui encore, la tempête souffle fort et les dernières têtes balancent. La crainte d’une révocation les mains vides s’empare des quelque 1 200 employés encore en poste. »
Gassendy Brave, porte-parole des employés révoqués, est lui aussi remonté contre l’État haïtien et les anciennes administrations de la Téléco. « Ce sont les responsables de l’État qui ont conduit la compagnie à cet état de délabrement, une vraie peau de chagrin aujourd’hui. »
L’ancien employé regrette qu’avec l’application de la politique de modernisation des entreprises publiques, le gouvernement ait révoqué en 2007-2008 plusieurs milliers d’employés dont des cadres qui ont étudié en France, en Italie, en Allemagne aux frais de la compagnie. Mis à la porte, ils n’auraient pas même eu la chance de mettre au service de la Téléco leurs compétences.
Quelles stratégies économiques adoptées ?
D’aucuns dénoncent un éventuel bradage de la Téléco dont les suites seront désastreuses pour le pays et la société. La souffrance, le chômage, l’insécurité, une plus grande dépendance vis-à-vis des puissances impérialistes : voilà le lot de conséquences que prédisent des organisations sociales en cas de liquidation de tous les biens publics.
Dans des pays comme l’Argentine, le Mexique, la Bolivie…, la privatisation des entreprises publiques a bel et bien échoué, soulignent certains responsables d’organisations socioprofessionnelles. Pour l’histoire, rappellent-ils, la néfaste expérience de la privatisation en Argentine a inspiré des auteurs et producteurs qui ont réalisé un film intitulé : « Mémoire d’un saccage ».
Par Ladenson Fleurival
Source: Le Matin




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